‹ Histoire de Don Quichotte de la MancheChapitre 210 sur 310 · CHAPITRE L · texte numérisé non relu

CHAPITRE L

Où l'on déclare quels étaient les enchanteurs et les bourreaux qui fustigèrent la j duègne, pincèrent et égratignèrent Don Quichotte, et ce qui arriva au page porteur de la lettre à Thérèse Panea, femme de Sancho.

Cid Hamet, très exact scrutateur des plus petites particularités de cette véridique histoire, nous dit que, lorsque dorla Rodriguez sortit de sa chambre pour aller trouver Don Quichotte, une autre duègne, qui couchait avec elle, l'entendit, et, comme toutes les duègnes sont curieuses de savoir, d'entendre et de flairer, elle la suivit avec tant de précaution que la bonne Rodriguez ne s'en aperçut pas. Lorsqu'elle la vil entrer dans la chambre de Don Quichotte, pour ne point déroger à la coutume des duègnes qui sont toutes rapporteuses, elle courut promptement en instruire la duchesse, celle-ci le dit au duc, et lui demanda la permission d'aller, avec Altisidore, épier ce que la duègne voulait à Don Quichotte. Le duc y consentit, et toutes deux, pas à pas, s'avancèrent silencieusement jusqu'à la porte de la chambre du chevalier, et si près qu'elles enlendaient tout ce qui se disait. Lorsque la duchesse entendit Rodriguez divulguer le secret de ses fontaines, elle ne put l'endurer; Altisidore encore moins. Animées par la colère et le désir de la vengeance, elles entrèrent tout à coup, criblèrent Don Quichotte de coups d'ongles, et fouettèrent la duègne, comme nous l'avons déjà dit; car rien n'offense plus les femmes et ne les excite plus à la vengeance que les outrages dirigés contre leur beauté et la bonne opinion qu'elles ont d'elles-mêmes. La duchesse raconta au duc ce qui venait de se passer ; il s'en amusa beau-

coup. La duchesse, pour prolonger le plaisir qu'ils trouvaient à se jouer de Don Quichotte, envoya vers Thérèse l'aura le page qui avait fait le rôle de Dulcinée dans la scène du désenchantement, que les grandes occupations de Sancho lui avaient fait oublier. Le page était porteur de la lettre de Sancho, d'une autre de la duchesse, et d'un beau collier de corail qu'elle envoyait en présent.

Ce page, dit l'histoire, était fin et spirituel; pour plaire à ses maîtres, il partit de grand cœur pour le village de Sancho. Il vit à l'entrée un grand nombre de femmes qui lavaient dans un ruisseau. Il leur demanda si elles pourraient lui indiquer dans l'endroit une femme nommée Thérèse Pança, femme d'un certain Sancho Pança., écuyer d'un chevalier nommé Don Quichotte de la Manche. A celte demande, une jeune fille qui lavait se leva, et dit : Cette Thérèse est ma mère, Sancho mon père, et le chevalier dont vous parlez notre maître. Venez donc et conduisez-moi à votre mère, dit le page, je lui apporte une lettre et un présent de votre père. Je le ferai avec grand plaisir, répondit la jeune fille, qui pouvait avoir quatorze ans environ. Elle laissa à une compagne la robe qu'elle lavait, et, sans prendre le temps de se chausser ni de se coiffer, car elle avait les jambes nues et les cheveux dénoués, elle sauta devant le cheval, et dit au page : Venez, seigneur, notre maison est à l'entrée du village, et ma mère est en grande peine de ne pas recevoir depuis longtemps des nouvelles de mon père. Je lui en apporte de si bonnes, dit le page, qu'elle aura sujet d'en rendre grâces à Dieu. Enfin, toujours courant, sautant, bondissant, la jeune fille arriva, et, parvenue à la porte de la maison, cria avant d'entrer : Venez, mère Thérèse, venez, venez, voici un seigneur qui vous apporte une lettre et d'autres choses encore de mon bon père ! A ces cris, Thérèse sortit filant une quenouille d'étoupe, et vêtue d'une cotte grise. On eût dit, tant elle était courte, qu'on l'avait coupée au bas des reins ; elle avait un corsage de môme couleur et un haut de chemise sur la poitrine. Elle n'était pas très vieille, quoiqu'elle annonçât plus de quarante ans, mais forte, droite, nerveuse et hàlée. Ayant vu sa fille et le page à cheval : Qu'estce, ma fille? dit-elle, quel est ce seigneur? C'est un serviteur Je dona Thérèsa Pança, repondit le page. Déjà il était à fias de

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