‹ Histoire de Don Quichotte de la MancheChapitre 213 sur 310 · PARTIE II. CHAPITRE L · texte numérisé non relu

PARTIE II. CHAPITRE L

je veux taire honneur, autant que je le pourrai, au gouvernement de mon mari; et, si je me fâche, je me donnerai un carrosse et m'en irai à la cour : la femme d'un gouverneur peut bien s'en donner un et l'entretenir. Comment, mère, dit Sanchica, plût à Dieu que ce fût aujourd'hui plutôt que demain ! quand ceux qui me verraient dans ce carrosse avec ma mère devraient dire • Regardez donc cette fille de rien, cette fille d'un mangeur d'ail, la voyez-vous se carrer dans cette voiture comme une papesse! Mais qu'ils aillent dans la boue, pourvu que je sois dans ma voiture, les pieds loin de la terre. Maudits soient les médisants de ce monde ! Que les gens rient, pourvu que j'aie les pieds chauds. N'ai-je pas raison, ma mère? — Comment ! si tu as raison ! Mon bon Sancho m'a prédit toutes ces bonnes fortunes, et de plus grandes encore. Tu verras qu'il ne s'arrêtera pas qu'il ne m'ait fait comtesse. En fait de bonheur, il ne faut que commencer. Je l'ai souvent entendu dire à ton père, qui est aussi le père des proverbes : Quand on te donne la vache, cours lui mettre la corde. Si l'on te donne un gouvernement, prends-le; un comté, empoigne-le; et quand on te dirait ici, ici ! en te jetant quelque bon présent, ramassele, sinon, dors, et ferme ta porte sans répondre aux bonnes fortunes qui viennent le trouver. Et moi, dit Sanchica, que m'importe qu'on dise, lorsque je me verrai hère et pimpante : le chien s'est vu chaussé... et le reste?

Eu vérité, dit le curé, je ne puis que croire que toute cette famille des Pança est venue au monde avec un sac de proverbes dans le corps : je n'en ai vu aucun qui n'en débite à toute heure et à tout propos. Il est vrai, dit le page, le seigneur gouverneur en cite à tous moments, et quoiqu'ils ne viennent pas toujours à propos, ils font grand plaisir ; monseigneur le duc et madame la duchesse en font grand cas. Mais, quoi! seigneur, dit le bachelier, affirmez-vous toujours comme réel ce que vous nous dites du gouvernement de Sancho, et qu'il y a une duchesse au monde qui lui écrive et lui envoie des présents. Pour nous, quoique nous ayons lu les lettres et touché les cadeaux, nous ne pouvons le croire, el nous pensons que c'est une de ces aventures que notre compatriote Don Quichotte croit arrivées par enchantement. Je suis tenté

de vous dire que je voudrais vous toucher, vous làter, pour voir si vous êtes un ambassadeur fantastique, ou réellement un homme de chair et d'os. Je ne sais rien autre chose, répondit le page, sinon que je suis un véritable ambassadeur; que le seigneur Sancho est véritablement gouverneur, et que le duc et la duchesse, mes maîtres, peuvent donner, et lui ont donné un gouvernement, dans lequel j'ai entendu dire qu'il se comporte à merveille. S'il y a de l'enchantement dans tout ceci, vos seigneuries peuvent le discuter entre elles. Pour moi, par le serment que je fais et qui est par la vie de mes parents, qui existent eue ire, el que j'aime beaucoup, je ne sais pas autre chose. Cela peut être ainsi, répondit le bachelier, mas dubitat Augustinus. Doute qui voudra, ajouta le page; les choses sont comme je vous le dis, et la vérité surnage toujours au-dessus du mensonge comme l'huile sur l'eau. Au reste, operibuç crédite, et non verbis : que l'un de vous vienne à moi, il verra de ses yeux ce que ses oreilles refusent de croire. C'est à moi d'y aller, dit Sanchica, prenez-moi en croupe, seigneur; j'irai de grand cœur voir mon père. — Les filles de gouverneur ne vont pas ainsi seules, par les chemins, sans être suivies de litières, de carrosses et d'un grand nombre de serviteurs. Pardieu, répondit Sanchica, j'irai tout aussi bien sur une bourrique que dans un carrosse : vous avez bien trouvé votre mijaurée. Tais-toi, petite fille, dit Thérèse; tu ne sais ce que tu dis. Ce seigneur a raison : selon le temps, les gens; à Sancho, Sancha; au gouverneur, c'esl mademoiselle ; je ne sais si je dis assez. Madame Thérèse en dit plus qu'elle ne pense, reprit le page ; mais donnez-moi à manger, et dépêchezmoi vite, car je veux, être de retour ce soir. Votre' grâce viendra faire pénitence chez moi, dit le curé, madame Thérèse a plus de bonne volonté que de moyens pour traiter un tel hôte. Le page s'en défendit, mais enlin il dut accepter pour son bien, et le curé fut ravi de remmener pour avoir occasion de lui parler plus à l'aise de Don Quichotte et de ses aventures. Le bachelier offrit à Thérèse d'écrire ses réponses, mais elle ne voulut pas le mêler dans ses affaires, elle le connaissait pour un railleur : elle aima mieux donner un petit pain et deux œufs à un raoinillon qui savait écrire, et qui lui lit deux lettres.

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