PARTIE II. CHAPITRE L. .Ï3'J
dit Sanchica; mais n'oubliez pas de me donner la moitié de cette chaîne, car je ne crois pas madame la duchesse assez sotte pour l'avoir envoyée pour vous seule. Elle est toute pour toi, ma tille, répondit Thérèse ; mais laisse-la-moi porter quelques jours, il me semble qu'elle me réjouit le cœur. Vous vous réjouirez encore, dit le page, quand vous aurez vu le paquet que j'ai dans mon porte-manteau ; c'est un habit de drap très lin que le gouverneur n'a mis qu'un seul jour à la chasse, et qu'il envoie tout entier pour mademoiselle sa tille. Puisse-t-il vivre mille ans, dit Sanchica, et celui qui me l'apporte ni plus ni moins , et même deux mille au besoin. Thérèse sortit alors de sa maison la chaîne au cou, les lettres à la main, sur lesquelles elle frappait des doigts comme si c'eût été un tambour de basque. Elle rencontra par hasard le curé et Samson, se mit à sauter, et leur dit : A présent, ma foi, qu'il n'y a plus de parents pauvres, nous tenons le gouvernement. Vienne maintenant la plus huppée des femmes de gentilshommes prendre des airs avec moi, je vous la mettrai bien à sa place. — Qu'est ceci, Thérèse ? quelle folie nous débitez-vous là ? Quels sont ces papiers ? — La folie, il n'y en a pas d'autre, sinon que voici des lettres de duchesse et de gouverneur ; que la chaîne que j'ai au cou a les Ave Maria de fin corail, et les Pater noster d'or pur, et que je suis gouverneuse. — Nous vous entendrons quand il plaira à Dieu, Thérèse; nous ne savons ce que vous voulez dire. Vous pourrez le voir ici, dit-elle en leur donnant les lettres. Le curé en donna lecture à Samson, et ils se regardèrent l'un l'autre, ne sachant que dire. Le bachelier demanda à Thérèse qui avait apporté ces lettres. Venez à la maison, dit-elle, vous verrez le messager : c'est un jeune homme beau comme le jour; il m'apporte en présent bien autre chose. Le curé lui ùta la chaîne du cou, la tourna, la retourna, et voyant que le tout était fin, son étonnement redoubla : Par l'habit que je porte, dit-il, je ne sais que dire ni que penser de ces lettres et de ces présents : d'un côté, je vois et je touche ce corail qui est véritablement fin, de l'autre, je lis qu'une duchesse demande deux douzaines de glands. Accordez tout cela, si vous le pouvez, dit Carrasco ; nous allons voir le porteur de cette lettre, il nous éclaircira peut-être ces difficultés. Ils se mirent
en marche et Thérèse avec eux. Ils trouvèrent le page qui criblait un peu d'orge pour son cheval ; Sanchica coupait du lard pour le mêler avec des œufs et donner à dîner au page. La bonne mine et l'équipage de ce dernier leur plurent à ions deux. Après un échange de saluts civils, Carrasco lui demanda des nouvelles de Don Quichotte et de Sancho, ajoutant que, bien qu'ils eussent lu les lettres, leur embarras n'était pas moins grand, et qu'ils ne pouvaient comprendre ce que c'était que i e gouvernement de Sancho, surtout d'une ile, d'autant plus que toutes ou presque toutes les iles de la Méditerranée appartenaient à Sa Majesté. Il est certain, répondit le page, que le seigneur Sancho est véritablement gouverneur : que ce soit d'une ile ou non, je n'ai rien à vous en dire; il suffit que ce soit un bourg de plus de mille habitants. Pour ce qui est des glands, madame la duchesse est si bonne et si affable, qu'elle peut bien envoyer demander des glands à une paysanne; il lui est arrivé d'emprunter un peigne à une de ses voisines. Vous devez savoir que les dames d'Aragon, quoique de si haute naissance, ne sont pas si hères et si pointilleuses que celles de Castille, elles traitent les gens avec plus de familiarité. Pendant cette conversation, Sanchica parut avec un sac plein d'œufs, et demanda au page si son père portait des hauts-de-chausses depuis qu'il était gouverneur. Je n'y ai pas pris garde, réponditil, mais cela doit être. Bon Dieu! dit-elle, que je serais aise de le voir ! Ainsi n'est-il pas bon que depuis que je suis au monde, j'aie toujours eu le désir de voir mon père en haut-dechausses1. Vous le verrez, répondit le page : par Dieu ! si le gouvernement dure seulement deux mois, nous le verrons aller avec un bonnet à oreilles. Le curé et le bachelier virent bien que le page plaisantait; mais la beauté du collier et l'habit de chasse envoyé par Sancho les déroutaient : Thé] le leur avait déjà montré. Us ne laissèrent pas de rire du désir de Sanchica, et plus encore quand Thérèse dit : Seigneur curé, ne oonnaltriez-vous pas quelqu'un qui allât à Madrid ou à Tolède'Me voudrais le charger de m'acheter un vertugadiu rond et bien fait qui soit à la mode et des meilleurs, car, en vérité,
i Con pedorrera* Nom burlesque d ilotlcs étroites jusqu'au milieu
de la cuisse ut très amples du haut. Elles furent interdites par ordre royul