‹ Histoire de Don Quichotte de la MancheChapitre 215 sur 310 · PARTIE II. CHAPITRE LI · texte numérisé non relu

PARTIE II. CHAPITRE LI

sant peut, avec autant de raison, être mis à mort ou bien vivre et passer le pont, car, si la vérité l'absout, le mensonge le condamne. Les cboses étant ainsi, mon avis est que vous disiez à ceux qui vous ont envoyé vers moi que, puisque les raisons de condamner et d'absoudre sont égales et de même poids, ils laissent passer l'homme librement, car on est toujours plus loué de faire le bien que le mal. Je signerais de mon nom ce que je vous dis là, si je savais signer. Ce n'est pourtant pas d'après moi que je vous parle en cette occasion : je me suis souvenu d'un précepte que m'a donné, entre autres, mon maître Don Quichotte, la nuit d'avant mon départ, pour être gouverneur de cette île : il me dit que, quand la justice serait douteuse, je me rangeasse du parti de la miséricorde. Dieu a permis que je me rappelasse cet avis, qui vient ici fort à propos. Il est vrai, dit le majordome, et je suis d'avis que Lycurgue lui-même, qui donna des lois aux Lacédémoniens, n'aurait pu rendre un meilleur jugement que celui que vient de donner le grand Sancho Pança. Fermons l'audience du matin. Je vais donner ordre à ce que le seigneur gouverneur dîne selon son goût. C'est tout ce que je demande, répondit Sancho, et allons droit notre chemin : qu'on me donne à manger, et pleuvent sur moi les affaires et les doutes, je saurai bien les éclaircir. Le majordome tint parole, car il lui semblait que c'était charger sa conscience que de faire mourir de faim un si sage gouverneur ; d'ailleurs, il voulait en finir cette même nuit et faire exécuter le dernier tour qu'il avait ordre de jouer à Sancho.

Lorsqu'il eut diné ce jour-là, en dépit des aphorismes et des prescriptions du docteur Tirteafuera, comme on enlevait la nappe, entra un courrier porteur d'une lettre de Don Quichotte au gouverneur. Sancho ordonna au secrétaire d'en prendre lecture en particulier, et, s'il n'y voyait rien qui demandât du secret, de la lire à haute voix. Le secrétaire obéit, et la parcourant d'abord, dit : On peut faire cette lecture à haute voix, ce qu'écrit le seigneur Don Quichotte mériterait d'être gravé et écrit en lettres d'or ; le voici :

:î4c DON QUfCHOlTB.

A Sancho Ponça, gouverneur de Vile Barataria.

« Ami Sancho, lorsque je croyais apprendre des nouvelles « de tes sottises ou de ta négligence, je n'eu reçois que de ta « sagesse : j'en ai rendu de particulières actions de grâces à « Dieu, qui du fumier sait élever les pauvres1, et des simples « faire des gens sensés. On me dit que tu gouvernes avec la « dignité d'un homme, mais que tu te rabaisses à la condition « des animaux par ta grande humilité. Je dois l'avertir, Sancho, « que, pour conserver l'autorité de sa place, il est souvent be- « soin d'aller contre l'humilité de son cœur : la bienséance « exige de ceux qui sont chargés de fonctions importantes, « qu'ils se conforment à la dignité de ces fonctions, el non au « rôle chétif auquel les accoutuma leur condition. Sois tou- « jours bien vêtu : un bâton bien façonné ne semble plus un « bâton. Je ne prétends pas que tu te couvres de bijoux, d'ha- « bits pompeux, ni qu'étant juge tu t'habilles en soldat, mais « que tu portes les vêtements qui conviennent â ta place, et « que tu sois toujours propre et soigné.

« Pour obtenir l'affection du pays que tu gouvernes, tu as « deux choses principales à faire : la première, d'être affable « avec tout le monde, comme je te l'ai déjà dit; la seconde, de « veiller à ce que les vivres soient toujours abondants; car il « n'y a rien qui indispose plus le pauvre que la disette et la « faim. Ne rends point beaucoup d'ordonnances, ou si tu en « fais, tâche qu'elles soient bonnes, el surtout qu'on les ob- « serve. Les lois qui ne sont pas observées sont comme si elles « n'existaient pas : elles donnent de plus à entendre que le « prince qui a eu la sagesse et L'autorité de les promulguer, o n'a pas eu le mérite nécessaire pour les faire observer; les « lois qui ont pour but d'intimider et ne s'exécutent pas, sont mme la poutre qu'on donna pour reine aux grenouilles: « d'abord elle les épouvanta et avec le temps, elles la mépri- « sèrent et sautèrent dessus.

Page 1