PARTIE 11. CHAPITRE I.I
u Sois le prolecteur des vérins el le fléau du vice. Ne suis ni « toujours sévère, ni toujours indulgent, mais sache tenir entre « ces deux extrêmes un juste milieu : c'est en cela que con- « siste la sagesse. Visite les prisons, les boucheries et les mar- « chés publics : la présence du gouverneur dans ces lieux-là « est d'une grande imporlance. Console les détenus qui attente dent un prompt jugement ; sois la terreur des boucliers et « de tous les marchands de place qui vendent à faux poids.
« Ne te montre pas, quand tu le serais, ce que je ne crois « pas, avide, ni glouton, ni adonné aux femmes; car le peu- « pie et ceux qui ont affaire à toi, connaissant ton faillie, te « dresseraient de ce côté-là des embûches qui causeraient ta « perte.
« Considère, pèse et repèse dans ton esprit les conseils que « je t'ai donnés par écrit, avant que tu partisses pour ton gou- « vernement. Si tu les suis, ils t'aideront et t'allégeront les « travaux et les difficultés qui se présentent à chaque pas aux « gouverneurs.
« Écris à les maîtres, et montre-toi reconnaissant : l'ingrate titude est fille de l'orgueil, et l'un des plus grands vices que « l'on puisse avoir. Celui qui se montre reconnaissant du bien « qu'on lui a fait, donne à penser qu'il le sera envers Dieu, « qui le comble chaque jour de ses dons.
« Madame la duchesse a envoyé à ta femme Thérèse un ex- « près avec ton habit et un autre présent: nous attendons la « réponse à tous moments.
« J'ai été un peu indisposé de certaines égratignures de chats « dont mon nez a eu à souffrir, mais ce n'a été rien : s'il y a « des enchanteurs qui me persécutent, il y en a d'autres qui « me défendent.
« Marque-moi si le majordome qui est près de toi a quelque « chose de commun avec la Trifaldi, comme tu l'as soupçonné ; « instruis-moi de tout ce qui l'arrivé, puisque la distance qui « nous sépare n'est pas grande. Je compte quitter bientôt cette « vie oisive que je mène, et pour laquelle je ne suis pas né. li « m'est survenu une affaire, qui, je le crois, me fera perdre « les bonnes grâces des seigneurs chez lesquels je suis ; mais, « quoi qu'il m'en coûte, cela ne m'arrêtera pas, car enfin je me
«dois plus ;ï ma profession qu'à leur satisfaction personnelle,
« conformément à ce qu'on a coutume de dire : Amiens Vlato, « sed macjis arnica veritas. Je te dis cet adage en latin, parce « que je pense que, depuis que tu es gouverneur, tu l'auras ap- « pris. Et à Dieu, et qu'il te garde d'exciter la pitié de per- « sonne.
« Ton ami,
« Don Quichotte de la Manche. »
Sancho écouta la lecture de cette lettre avec beaucoup d'attention, et tous ceux qui l'entendirent la louèrent, la trouvèrent tort sage. Puis il se leva de table, appela son secrétaire, et s'enferma avec lui dans sa ebambre pour répondre sur-leebamp à son seigneur Don Quicbotte : il commanda donc au secrétaire d'écrire ce qu'il allait lui dicter, sans rien ajouter ni retrancher, ce qu'il lit. Sa réponse était ainsi conçue: