‹ Histoire de Don Quichotte de la MancheChapitre 22 sur 310 · PARTIE II. CHAPITRE V. 3.f · texte numérisé non relu

PARTIE II. CHAPITRE V. 3.f

possible de l'entendre?— Femmes il suffit que Dieu m'entende, répondit Sancho, lui seul entend tout, et laissons cela. Fais attention que, pendant ces trois jours, il faut que tu aies bien soin du grison , pour qu'il soit en état de prendre les armes : double-lui sa ration, visite son bat et tout son attirail, car nous n'allons pas à la noce, mais bien courir le monde, nous mesurer avec des géants, des endriagues, des fantômes, entendre des sifflements, des rugissements, des mugissements, des beuglements, et tout cela ne serait que roses, si nous ne rencontrions pas des Yangois et des Maures enchantés. — Je crois bien, mon homme, que les écuyers errants ne mangent pas leur pain pour rien; c'est pourquoi je prierai Notre Seigneur qu'il te retire au plus tôt d'une si mauvaise aventure. — Je te dis, femme, que, si je n'espérais, sous peu de temps, me voir gouverneur d'une île, je tomberais mort tout à l'heure. — Ne dis pas cela, mon homme. Vive la poule, encore qu'elle ait la pépie. Vis, toi, et que le diable emporte tous les gouvernements du monde. Tu es sorti sans gouvernement du ventre de ta mère, tu as vécu jusqu'ici sans gouvernement, et sans gouvernement tu iras où l'on te conduira à la sépulture quand il plaira à Dieu. Combien y a-t-il de gens dans le monde qui vivent sans gouvernement et qui, pour cela, ne laissent pas de vivre et d'être comptés au nombre des hommes! La meilleure sauce du monde est la faim, et comme elle ne manque jamais aux pauvres, ils mangent toujours avec appétit. Cependant, Sancho, si, par aventure, tu te vois avec un gouvernement, n'oublie ni moi ni tes enfants. Souviens-toi que Sanchico a déjà quinze ans révolus et qu'il est temps qu'il aille à l'école si son oncle l'abbé doit le faire quelque chose dans l'Église. Marie Sancha, ta fille, ne mourra point si nous la marions, et je me doute fort qu'elle désire autant un mari que toi un gouvernement : enfin, mieux vaut fille mal mariée que bien entretenue. Sur ma foi, dit Sancho, si Dieu me mène jusqu'à tenir un gouvernement, je marierai Sancha si grandement qu'on ne l'obtiendra qu'en lui donnant le titre de seigneurie. — Pour cela non, Sancho, marie-la avec son égal, c'est le plus sûr. Si tu changes ses sabots en patins, sa cotte de laine contre un vertugadin ou des atours de soie, son nom de Marica et le tu

nonlre la doua M/-- el la seigneurie, la pauvre lille ne s'y trouvera plus. A chaque pas clic fera une faute, et laissera voir le lil épais de sa toile. — Tais-loi, sotte; il ne lui faudra pas plus de deux ou trois ans. Au bout de ce temps, l'air noble et la gravité lui viendront tout naturellement. Quand ils ne viendraient pas, qu'importe? elle sera daine, arrive qui pourra. Mesure-toi sur ton état, répond Thérèse, et ne cherche pas à l'élever plus haut. Souviens-toi du proverbe qui dit : Mouche l'enfant de ton voisin et mets-le dans ta maison. Certes, ce serait une jolie chose de marier noire Marie avec quelque petit comte ou chevalier, qui, lorsqu'il lui en prendrait fantaisie, la traiterait de vilaine, fille de journalier et de tilcuse de quenouille. Non, ce n'est pas pour cela que je l'ai élevée. Apporte de l'argent, Sancho, et laisse-moi le soin de la m mer. Nous avons ici Lope Tocho, fils de Jean Tocho, qui est un garçon sain, robuste, et que nous connaissons. Je sais qu'il ne regarde pas la fillette de mauvais œil, il est notre égal et avec lui elle sera bien mariée. Nous les aurons toujours sous les yeux : père, mère, entants, gendre, petits-enlants, nous ne ferons qu'un ; la paix et la bénédiction de Dieu seront parmi nous. Ne me la marie pas dans ces cours, dans ces grands palais, où on ne l'entendrait pas, où elle ne s'entendrait pas ellemême.

Viens ça, bête, femme de Barrabas, répliqua Sancho : qu'astu maintenant à vouloir, sans dire en quoi ni pourquoi, m'empècher de marier ma fille avec un homme qui me donnera des petits-enfants qu'on traitera de seigneuries? Écoute, Thérèse, j'ai toujours entendu dire aux anciens que celui qui ne sait pas jouir de la fortune quand elle vient, n'a pas droit de se plaindre si elle s'en va. Nous aurions tort, maintenant qu'elle nous appelle à notre porte, de la lui fermer. Laissons-nous conduire par ce vent favorable qui nous souille. (C'est pour celte manière de s'exprimer et pour ce que Sancho dit un peu plus loin, que le traducteur regarde ce chapitre comme apocryphe.) Ne te semble-t-il pas bon, animale, poursuivit Sancho, que je me lance à corps perdu dans quelque gouvernement profitable, qui nous tire du bourbier et que je marie Sancha avec qui bon me semblera? Tu verras comme on l'appellera

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