‹ Histoire de Don Quichotte de la MancheChapitre 234 sur 310 · PARTIE II. CHAPITRE LV · texte numérisé non relu

PARTIE II. CHAPITRE LV

et lui tomberont dans une lusse très profonde et obscure, qui se trouvait au milieu de vieilles ruines. Pendant sa chute il se recommanda à Dieu de tout son cœur, croyant ne plus s'arrêter que dans la profondeur des abîmes : mais il n'en fut point ainsi, car à trois toises environ, l'àne rencontra le fond, et lui se trouva toujours monté, sans avoir reçu le moindre mal. Il se tàta tout le corps, et retint son baleine, pour voir s'il était sain ou blessé en quelque endroit. Reconnaissant enfin qu'il était bien entier et en pleine santé, il ne se lassait pas de rendre grâces à Dieu de cette grande faveur ; car il croyait sans nul doute s'être brisé en mille pièces. Ensuite il tàta les parois de cette fosse, pour reconnaître s'il lui serait possible de sortir de là sans secours, mais il les trouva toutes rases et sans prise aucune, ce qui l'affligea beaucoup, surtout quand il entendit son âne se plaindre d'une manière douloureuse ; et certes, ce n'était pas délicatesse, car en vérité il était assez mal équipé. Ah ! s'écri i Sancho, combien d'événements imprévus se présentent à chaque pas à ceux qui vivent dans ce misérable monde ! Qui eût dit que celui qui se voyait hier assis sur un siège de gouverneur d'une île, donnant ses ordres à ses serviteurs et à ses vassaux, se trouverait aujourd'hui enseveli dans une basse-fosse sans personne pour l'assister, sans pouvoir attendre le secours de vassaux ni de serviteurs ! Ici mon âne et moi nous périrons de faim, si nous ne mourons auparavant, lui de ses contusions, moi de chagrin. Je ne serai pas même aussi chanceux que mon maître Don Quichotte, quand il descendit dans la caverne de cet enchanté Montésinos! il y rencontra des gens qui le traitèrent mieux qu'il ne l'eût été dans sa maison : on eût dit qu'il était allé chercher table mise et lit dressé. Il eut là de belles et agréables visions, et moi, je ne verrai ici, je crois, que des crapauds et des couleuvres. Malheureux! où m'ont conduit mes folies et mes sottes imaginations! Quand Dieu voudra qu'on me découvre, on tirera d'ici mes os bien secs, bien nets, bien raclés, et ceux de mon grison, ce qui fera peut-être connaître qui nous étions, du moins à ceux qui auront su que jamais Sancho n'abandonna son âne et ne tut abandonné par lui. Malheureux que nous sommes, encore un coup ! le sort impitoyable ne nous a pas permis de

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îiiOUCir dans nuire pallie, au milieu des nôtres! Si noire disgrâce devait être sans remède, au moins aurions-nous trouvé des gens qui nous auraient fermé les yeux, qui nous auraient regrettés. 0 cher ami, lidèle compagnon, quelle mauvaise récompense je donne à tes bons services! Pardonne-moi, prie la Fortune, le mieux que tu pourras, de nous tirer de la misérable situation dans laquelle nous nous trouvons tous deux. Je promets d'orner ton front d'une couronne de laurier qui te rendra semblable à un poète lauréat, et de te donner double ration.

Ainsi se lamentait Sancho, et son grisonl'écoutaitsans lui répondre une seule parole, tant étaient grands la détresse et l'effroi du pauvre animal. Enfin, après avoir passé la nuit entière dans de semblables lamentations, le jour parut. A la clarté qu'il répandit, Sancho reconnut qu'il lui était impossible, de toute impossibilité de sortir, sans secours, du puits dans lequel il se trouvait. 11 commença à se lamenter et à crier pour voir si quelqu'un l'entendrait. Mais il criait dans le désert", car, dans tous les environs, il n'y avait personne qui pût l'entendre et cette lois il se crut absolument mort. L'àne était couché, la bouche en l'air. Sancho parvint à le remettre sur ses pieds, mais à peine pouvait-il se soutenir. 11 lira du bissac, qui lesavait suivis dans leur chute, un morceau de pain, le donna à son compagnon qui ne le rebuta point, et lui dit, comme s'il avait pu l'entendre : Avec le pain tous maux sont bons. En ce moment, Sancho découvrit à l'un des côtés de la fosse un trou assez grand pour qu'un homme pût y passer en se baissant; il s'y fourra en se rapetissant, et trouva qu'intérieurement il était large et spacieux, il put le voir parce qu'un rayon du soleil passait au travers de ce qu'on pouvait appeler la toiture et permettait de tout découvrir. Il vit encore que ce trou s'élargissait et donnait sur une autre cavité spacieuse. Rentrant alors dans la fosse, où était l'àne, en peu de temps à l'aide d'une pierre il élargit y. le trou pour y faire passer son âne ; puis le prenant par le licou, il le lit avancer dans cette espèce de grolte, espérant toujours rencontrer quelque issue. Quelquefois il cheminait dans l'obscurité, quelquefois sans lumière aucune, mais jamais sans frayeur. Dieu tout-puissant me soit en aide, disait-il eu

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