‹ Histoire de Don Quichotte de la MancheChapitre 235 sur 310 · PARTIE 11. CHAPITRE LV · texte numérisé non relu

PARTIE 11. CHAPITRE LV

lui-même, combien cette aventure, qui me semble si triste, paraîtrait agréable à mon maître Don Quichotte ! il ne manquerait pas de prendre ces souterrains et ces cachots pour des jardins fleuris et des palais de Galiana. Il s'attendrait à sortir de cette obscurité pour rencontrer quelque verte prairie. Mais moi, malheureux, privé de conseils et le courage abattu, je crois à chaque pas que sous mes pieds va s'ouvrir une autre fosse plus protonde que la première, qui achèvera de m'engloutir ; un mal est peu de chose s'il vient seul. De cette façon et au milieu de ces tristes idées, il lui semblait avoir cheminé plus d'une demi-lieue, au bout de laquelle il aperçut une clarté confuse, qui entrait par quelque ouverture, et semblait procéder du jour, ce qui indiquait une issue à ce gouffre, qui lui avait paru le chemin de l'autre vie. Cid Hamet le laisse là pour retourner à Don Quichotte qui, avec autant d'impatience que de joie, attendait le jour du combat qu'il devait livrer au suborneur delà lille de doua Rodriguez en faveur de laquelle il espérait bien redresser le tort qui lui avait été méchamment fait. Or, il arriva que, la veille de ce combat, étant sorti le matin pour se tenir en haleine et se préparera la lutte du lendemain, et faisant fournir une carrière à Rossinante, l'animal posa les I lieds si près d'une grande ouverture, que si Don Quichotte n'eût retenu fortement les rênes, ils fussent tombés tous les deux dans le trou. Enfin, il put le retenir et ne pas tomber. S'approchantun peu plus sans descendre de cheval il examina la profondeur de ce trou, et crut entendre de grands cris qui en sortaient. Il écouta avec attention et saisit ces mots : eh ! là haut! n'y a-t-il point quelque chrétien qui m'entende, ou quelque chevalier charitable qui prenne pitié d'un pécheur enterré tout en vie, d'un malheureux gouverneur qui n'a pas su se gouverner? Don Quichotte crut reconnaître la voix de Sancho ; il en resta tout surpris et effrayé. Il éleva la voix tant qu'il put, et se mit à crier : Qui est-ce. qui est là-Las ? qui estce qui se plaint? Et qui pourrait-ce être, et qui peut se plaindre, répondit-on, sinon le malencontreux Sancho Pança, gouverneur, pour ses péchés, de l'île Barataria, et qui fut écuyer du fameux chevalier Don Quichotte de la Manche? A ces mots la surprise de Dun Quichotte augmenta, son saisissement s'ac-

crut, il s'imagina que Sanclio était mort ot que son âme était là en peine. Dans cette pensée, il s'écria : Je le conjure, par tout ce que peut employer un chrétien catholique, de me dire qui tu es : si tu es une finie en peine, dis-moi ce que tu veux que je fasse pour toi. Ma profession est de secourir les malheureux et les nécessiteux de ce monde, elle s'étend aussi à donner asi il ce à ceux de l'autre monde qui ne sauraient s'aider euxmêmes. — Vous êtes donc le seigneur Don Quichotte de la Manche, et à la voix ce ne peut être un autre. — Oui, je suis Don Quichotte, dont la profession est d'aider dans leurs besoins les vivants et les morts ; c'est pourquoi, ne me tiens pas en suspens, apprends-moi qui tu es, car, si tu es mon écuyer Sanclio Pança, si tu es mort, que les diables ne t'aient pas emporté et que, par la miséricorde divine, tu sois en purgatoire, notre sainte mère l'Église catholique romaine a des pourvoirs suffisants pour alléger tes souffrances; je la solliciterai pour toi de tout mon pouvoir ; achève donc de te faire connaître et dis-mo* qui tu es. Je jure, seigneur Don Quichotte, répondit la voix, par la naissance de qui vous voudrez, que je suis votre écuyer Sanclio Pança, et que de ma vie je ne suis mort. J'ai laissé là le gouvernement pour des raisons trop longues pour être dites en ce moment. Celte nuit je suis tombé dans cette fosse, ou je suis encore et mon âne avec moi, qui est là pour me démentir. Il semble que le grisou entendit ce que disait Sancho, car au moment même il se mit à braire de telle sorte que toute la grotte en retentit. — Témoin irrécusable, s'écria Don Quichotte : je reconnais le braiment comme si je l'avais engendré, j'entends ta voix, ami Sanclio : attends-moi, je cours au château du duc, qui n'est pas éloigné, et je vais ramener i\\\ monde pour te retirer de ce trou, où sans doute l'ont fait tomber tes péchés. Allez, dit Sancho, et revenez promptement, au nom de Dieu, car je ne puis souffrir de me voir enseveli tout vivant, et je meurs de peur.

Don Quichotte le laissa, pour courir au château conter au duc et à la duchesse l'accidenl de Sancho. i en furent fort surpris, quoiqu'ils comprissent bien qu'il devait être tombé dans le souterrain qui existait de temps immémorial, mais ils ne pouvaient comprendre pourquoi Sancho avait quitté le

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