PARTIE 11. CHAPITRE LV
vcrnement sans qu'on leur eût donné avis de son retour. Enfin, on transporta sur les lieux des cordages, et, à force de bras, et à grande peine, on parvint à retirer l'àne et Sancho de ce lieu de ténèbres, pour les rendre à la lumière du soleil. Un jeune étudiant dit en le voyant : Plût à Dieu que tous les mauvais gouverneurs sortissent de leurs gouvernements comme ce pécheur sort du profond de l'abîme, mort de faim, pâle, et, comme je le crois, sans un maravédis. Sancho l'entendit. Frère médisant, répondit-il, iï y a huit ou dix jours que j'ai pris le gouvernement de l'île qu'on m'avait confiée ; pendant ce temps, je ne me suis pas vu durant une heure rassasié de pain : les médecins m'ont persécuté, les ennemis m'ont froissé les os, et je n'ai pas eu le temps de percevoir des droits ni de faire des exactions. Cela étant, je ne méritais pas, à mon avis, de sortir de la sorte. Mais l'homme propose et Dieu dispose. Dieu connaît ce qui est le mieux et ce qui convient pour le bien de chacun. Il faut prendre le temps comme il vient, et personne ne peut dire; Je ne boirai de cette eau. Où l'on croit qu'il y a du lard il n'y a pas seulement de cheville. Dieu m'entend, il suffit, et je n'en dis pas plus, quoique je le puisse. Ne te fâche point, Sancho, dit Don Quichotte, et ne sois point chagriné de ce que tu entends dire; ce serait à ne jamais finir. Pourvu que ta conscience soit tranquille, que l'on dise ce que l'on voudra. Prétendre enchaîner la langue des médisants, c'est vouloir mettre des portes aux champs. Si le gouverneur sort riche de son gouvernement, on dit que c'est un voleur; s'il en sort pauvre, que c'est un imbécile ou un fou. Ah ! certes, répondit Sancho, pour cette fois on me prendra plutôt pour sot que pour voleur.
En causant de la sorte, ils arrivèrent au château, au milieu d'une troupe d'enfants et d'autres gens. Ils trouvèrent dans une galerieleduc etla duchesse qui les attendaient. Sancho ne voulut pas monter voir le duc avant d'avoir conduit son àne à l'écurie, car il disait qu'il avait eu une mauvaise nuit à l'hôtellerie; ensuite il se rendit auprès de ses maîtres, se mit à genoux devant eux, et leur dit : Mes seigneurs, parce que votre grandeur l'a voulu, et sans que je l'eusse mérité, j'ai été prendre le gouvernement de votre ile Barataria. J'y suis entré nu, nu j'en suis sorti; je n'y ai ni gagné ni perdu. Si j'ai bien ou mal
gouverné, il y a eu des témoins qui diront ce qu'ils voudront. J'ai rendu des sentences, éclairci des doutes, toujours mourant de iaim, par le bon plaisir du docteur Pedro Hecio, natif deTirteafuera, médecin insulaire des gouverneurs. Les ennemis nous ont assaillis de nuit et mis dans un grand danger ; ceux de Pile disent qu'il sont sortis du combat victorieux par la force de mon bras : que Dieu leur donne paix comme ils disent la vérité. Enfin, pendant ce temps, j'ai su apprécier les charges et les obligations qu'impose le gouvernement, et j'ai trouvé, pour mon compte, qu'elles étaient trop lourdes pour mes épaules; ce ne sont point fardeaux pour mes reins, ni flèches pour ma trousse ; ainsi, avant que le gouvernement ne tombât avec moi, j'ai voulu le quitter hier matin, j'ai laissé l'île comme je l'ai trouvée, avec les mêmes rues, les mêmes maisons et les mêmes toits quelle avait quand je suis entré. Je n'ai rien emprunté à personne, ni rien gagné. J'avais intention de rendre quelques ordonnances utiles, je n'en ai rendu aucune, dans la crainte qu'elles ne fussent pas observées, car alors en faire ou n'en pas faire sont la même chose. J'ai quitté, comme je vous l'ai dit, l'ile sans autre compagnie que mon âne, je suis tombé dans une fosse, j'ai fait bien du chemin sous terre, et ce matin j'ai vu l'issue à la lumière du jour, mais elle n'était pas facile, et si le ciel n'avait pas conduit vers moi mon seigneur Don Quichotte, je serais resté dans ce trou jusqu'à la lin du momie. Ainsi, mes seigneurs, voici votre gouverneur Sancho Pança qui, en dix jours seulement qu'il a tenu le gouvernement, a appris qu'il ne lui convient point d'être gouverneur non d'une île, niais du monde entier. Dans cette disposition, je baise les pieds de Vos Excellences, et imitant le jeu des enfants qui disent : Saute toi et donne-la moi, je saute du gouvernement et retourne au service de mon maître Don Quichotte; avec lui je mange mon pain dans les transes, mais je le mange du moins à ma faim, et pour moi, pourvu que je sois rassasié, peu m'importe que ce soit de légumes ou de perdrix. Ainsi Sancho termina sa longue harangue. Don Quichotte craignait toujours qu'il ne lui échappât des milliers d'impertinenci s, et quand il vit qu'il en avail dit si peu, il rendit grâces au ciel. Le due. embrassa Sam ho, et lui dit qu'il était bien fâché qu'il eût quitté