‹ Histoire de Don Quichotte de la MancheChapitre 238 sur 310 · PARTIE II. CHAPITRE LVI · texte numérisé non relu

PARTIE II. CHAPITRE LVI

ennemie, elle lui avait semblé la plus belle femme qu'il eût jamais vue et le petit enfant aveugle que l'on appelle Amour par les rues, ne voulut pas perdre l'occasion de triompher d'une âme de laquais, et d'en augmenter ses trophées. Il s'approcha tout doucement de lui, sans être vu de personne1, lança au pauvre laquais dans le côlé gauche un trait aigu, long de deux vares, et lui perça le cœur de part en pari. C'était chose bien facile, car l'Amour esi invisible : il entre, il sort comme il lui plaît, sans que personne lui demande compte de ses actions. Lors donc qu'on donna le signal du combat, notre laquais était tout transporté, pensant à la beauté de celle qu'il avait faite maîtresse de son cœur ; aussi ne fit-il pas attention au bruit de la trompette, comme Don Quichotte qui, au premier son, partit aussi rapidement que le permit Rossinante, et s'élança vers son ennemi. En le voyant partir, Sancho, son bon écuyer, s'écria : Dieu te conduise, fleur et crème des chevaliers errants ; Dieu te donne la victoire puisque le bon droit est de ton côté. Tosilos. quoiqu'il vit venir contre lui Don Quichotte, ne bougea d'un seul pas, mais à haute voix il appela le maître du camp qui s'approcha pour l'entendre, et lui dit : Le combat n'a-t-il pas lieu, seigneur, pour que j'épouse ou n'épouse pas cette demoiselle? Oui, lui répondit-on. Eh bien, dit le laquais, j'ai la conscience très scrupuleuse et je la chargerais d'un grand poids si je passais outre. Je déclare donc que je me tiens pour vaincu, et je demande à m'unir sur-le-champ avec cette dame. Le maître du camp demeura tout interdit de la proposition de Tosilos, et, comme il était un des confidents de cette facétie, il ne sut que répondre. Don Quichotte s'arrêta au milieu de la carrière, voyant que sou ennemi ne venait point à sa rencontre. Le duc ne pouvait comprendre pourquoi le combat était suspendu ; mais le maître du camp alla l'instruire des intentions de Tosilos, ce qui le mit dans un étonnement et une colère extrêmes. Pendant ce temps-là, Tosilos s'approcha de doua Rodriguez, et lui dit : Madame, je désire me marier avec votre fille : je ne veux point acheter par des débats et des luttes ce que je peux obtenir en paix et sans danger de mort. Le vaillant Don Quichotte entendit ce discours. Puisqu'il en est ainsi, dit-il, je demeure libre et dégagé de ma promesse. Qu'ils

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se marient, à la bonne heure, et puisque Dieu la lui a donnée, que saint Pierre la lui bénisse. Le duc était descendu dans la place, et s'approcbant de Tosilos : Est-il vrai, dit-il, chevalier, que vous vous tenez pour vaincu, et que, pressé par les remords de votre conscience, vous voulez épouser cette demoiselle? Oui, seigneur, répondit Tosilos. Il fait fort bien, dit Sancbo : ce que tu voulais donner au rat, donne-le au chat, il te tirera de peine.

Cependant, Tosilos délaçait son casque, et priait qu'on s'empressât de l'aider, car il sentait la respiration lui manquer, et ne pouvait rester si longtemps enfermé dans cette étroite prison : on lui ôta son casque, et alors se montra à découvert son visage de laquais. En l'apercevant, doua Rodriguez et sa fille s'écrièrent : C'est une tromperie, on a substitué Tosilos, laquais du duc mon seigneur, au véritable époux : justice au nom de Dieu et du roi, de tant de malice pour ne pas dire de fraude. Ne vous lâchez point, mesdames, leur dit Don Quichotte ; il n'y a ni malice ni tromperie, ou, s'il y en a, le duc n'en est point cause, mais bien les méchants enchanteurs qui me persécutent : envieux de la gloire que m'eût acquise mon triomphe, ils ont changé la figure de votre époux en celle de cet homme que vous dites être laquais du duc. Suivez mon conseil, et, en dépit de la malice de mes ennemis, mariez-vous avec celui-ci, sans doute il est celui que vous désirez obtenir. Le duc, en entendant ce propos, sentit s'évanouir sa colère en un rire qui faillit l'étouffer. Les choses qui arrivent au seigneur Don Quichotte sont si extraordinaires, dit-il, que je suis en effet porté à croire que cet homme n'est pas mon laquais : au reste, usons d'adresse; retardons le mariage pendant quinze jours, si l'on veut, et, durant ce temps, tenons renfermé ce personnage qui nous met en suspens , il pourra se faire que, dans cet intervalle, il reprenne sa première figure. La rancune des enchanteurs contre le seigneur Don Quichotte ne saurait durer si longtemps, surtout lorsque leurs ruses et leurs métamorphoses leur profitent si peu. Oh ! seigneur, dit Sancho, ces malandrins sont accoutumés à changer tous les objets qui ont rapport à mon maître : un chevalier qu'il vainquit ces jouis es, et qui s'appelait le chevalier des Muons, ils lui don-

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