PARTIE 11. CHAPITRE LV
j'y supplée au moins par ma bonne volonté, et, lorsqu'elle est insuffisante, je publie les grâces que Ton m'a faites; car les publier, c'est montrer qu'on les reconnaîtrait par d'autres si on le pouvait. Celui qui reçoit est ordinairement intérieur à celui qui donne, ainsi Dieu est au-dessus de tous, car il est par excellence celui qui donne ; les dons de l'homme ne sauraient approcher des siens, tant est grande la distance qui nous sépare de lui. La reconnaissance supplée en quelque sorte à cette impuissance. Quant à moi, ne pouvant, à mesure égale, reconnaître le bon accueil que j'ai reçu ici, je me renferme dans les étroites limites de mon pouvoir, et vous offre ce que je puis et ce que je possède. Je dis donc que pendant deux jours entiers, sur le milieu de ce grand chemin qui conduit à Saragosse, je soutiendrai que les dames ici présentes, en habits de bergères, sont les plus belles et les plus courtoises du monde, excepté seulement la sans pareille Dulcinée du Toboso, dame unique de mes pensées; soit dit sans offenser aucune des personnes qui m'entendent. Sancho, qui avait écoulé avec attention, s'écria : Est-il possible qu'il y ait des personnes au monde qui soutiennent, qui jurent que mon maître est fou? Dites-moi, seigneurs bergers, est-il curé de village, quelque instruit et sage qu'il soit, qui puisse dire ce qu'il a dit? est-il chevalier errant, quelle que soit sa vaillance, qui vous offre ce que mon maître vient de vous offrir. Don Quichotte, le visage entlammé de colère, se retourna vers Sancho, et lui dit : Est-il possible, Sancho, qu'il y ait des personnes au monde qui disent que tu n'es pas un sot doublé du même, avec je ne sais quelle bordure de veillaque et de malicieux? Qui t'a mêlé dans mes affaires, et chargé de vérifier si je suis sage ou fou ? Tais-toi, et ne me réplique pas. Va seller Rossinante, s'il ne l'est pas, et allons mettre à exécution l'offre que je viens de faire. La raison est si fort de mon côté, que tu peux regarder comme vaincus tous ceux qui voudront la contredire. Il se leva aussitôt en fureur, laissant tous les assistants interdits, et incertains s'ils devaient le regarder comme sage ou comme fou. Ils le conjurèrent de ne pas prendre tant de peine; qu'ils étaient bien persuadés de sa gratitude et de sa bonne volonté, et qu'il n'était pas besoin de nouvelles preuves de sa vaillance, après celles
qu'ils avaient vues dans l'histoire de ses liants faits. Malgré leurs prières, il n'en persista pas moins dans ses intentions; monté sur Rossinante, et embrassant son écu, il saisit sa lance, et fut se poster au milieu d'un grand chemin, qui n'était pas éloigné de la prairie. Sancho le suivit sur son âne, ainsi quetoute la troupe des bergers, curieux de voir ceque deviendrait son offre inouïe et arrogante. Établi comme il a été dit au milieu du i min, Don Quichotte frappa l'air de ces paroles: 0 vous tous, passagers, voyageurs, chevaliers, écuyers, gens de pied ou de cheval, qui passez ou devez passer par cette route, dans l'espace de deux jours, apprenez que Don Quichotte de la Manche, chevalier errant, est ici posté pour soutenir que toutes beautés et courtoisies du monde doivent le céder à celles des nymphes habitantes de ces bosquets et de ces prairies, excepté seulement Dulcinée du Toboso, souveraine de mon àme. Qui voudra soutenir le contraire, qu'il approche ; je l'attends ici. Don Quichotte répéta deux fois le même défi, et deux fois ses paroles ne furent entendues d'aucun aventurier.
Cependant, la fortune, qui menait ses affaires de mieux en mieux, fit que peu de temps après on vit venir sur la roule un grand nombred'hommesà cheval, plusieurs étaient armés de lana >. Ils cheminaient en troupe et fort à labàte. Les compagnons de Don Quichotte ne les eurent pas plus tôt aperçus qu'ils tournèrent les épaules et s'éloignèrent, craignant qu'en demeurant, il ne leur arrivât quelque mal. Don Quichotte seul resta immobile avec un courage intrépide, et Sancho se fit un écu de la croupe de Rossinante. La troupe des hommes armés de lances arriva; l'un d'entre eux qui précédait les autres cria a Don Quichotte : Otez-vous donc du chemin, homme du diable, ces taureaux vont vous mettre en pièces. Allez, canaille, répondit Don Quichotte, pour moi il n'y a taureaux qui vaillent, fussentils les plus puissants que le Jarama nourrit sur s< Confessez tous, malandrins, que ce que je viens de publier esl vrai, sinon préparez-vous à combattre. Le vacher n'eut pas le temps de répondre, ni Don Quichotte de se détourner quand il l'eût voulu. Tout le troupeau de bœufs paisibles et de taureaux fougueux, les vachers et autres gens qui les menaient à uni; ville où il devait y avoir une course le lendemain, tous passèrent