PARTIE 11. CHAPITRE L1X
cavaliers prirent un extrême plaisir au récit de don Quichotte, et ne pouvaient assez admirer ses folies, et l'élégance avec laquelle il les racontait. Tantôt ils le tenaient pour sage, tantôt un faux pas les ramenait à sa folie, sans pouvoir assigner le rang qu'ils devaient lui donner entre la folie et la sagesse. Sancho acheva de souper, laissa ivre l'hôtelier, et passa dans la chambre où était son maître. Que je meure, seigneurs, dit-il en entrant, si l'auteur de ce livre que vous avez désire que nous soyons longtemps amis. Vous dites qu'il m'appelle gourmand , je voudrais bien qu'il ne me nommât point ivrogne. Il le fait, répondit don Geronimo, mais je ne me souviens plus dans quel endroit. Ce que je sais bien c'est que ses paroles sont mal sonnantes et menteuses, je le vois bien à la physionomie du bon Sancho. Croyez-moi, seigneurs, répondit celuici, le Sancho et le Don Quichotte de cette histoire doivent être autres que ceux qui figurent dans l'ouvrage de Cid HametBenengeli, et ceux-là, c'est nous; mon maître, vaillant, sage, amoureux; moi, naïf et plaisant, et non ivrogne ni gourmand. Je le crois, dit don Juan, et, s'il était possible, on devrait ordonner que personne ne fût assez osé pour écrire l'histoire du grand Don Quichotte, si ce n'est Cid Hamet, son premier historien, de même qu'Alexandre défendit que personne ne le peignît qu'Apelles. Me peigne qui voudra, dit Don Quichotte, mais qu'on ne me défigure pas, car quelquefois la patience échappe quand on la surcharge d'injures. On ne saurait, dit don Juan, faire aucune injure au seigneur Don Quichotte dont il ne lui soit facile de se venger, à moins qu'il ne veuille la recevoir sur l'écu de la patience, qui me parait grand et fort.
Dans cet entretien se passa une grande partie de la nuit ; et, quoique don Juan priât Don Quichotte de continuer la lecture du livre, afin d'en signaler les autres fautes, il ne put l'obtenir : Don Quichotte dit qu'il le tenait pour lu en entier, et qu'il le déclarait impertinent de tout point. Il ajouta que, si l'auteur apprenait un jour que son livre lui fût tombé entre les mains, il ne voulait pas qu'il put se réjouir à la pensée qu'il l'avait lu ; car, des choses obscènes et honteuses, on doit détourner sa pensée et bien plus encore les yeux. Les deux amis lui demandèrent où il avait résolu de diriger ses pas. Il répondit: A Sara-
gosse, pour assister aux joutes du harnais qui ont lieu dans cette ville (mis les ans. Don Juan lui apprit que cette nouvelle histoire racontait comment Don Quichotte, celui du moins qu'elle Taisait agir, s'était trouvé dans cette ville à une course de bague, pauvre d'invention, de style, encore plus pauvre de livrées, mais très riche en niaiseries. Eh bien, dit Don Quichotte, puisqu'il en est ainsi, je ne mettrai pas les pieds dans Saragosse; par ce moyen tout le monde connaîtra le mensonge de l'historien moderne, et l'on verra bien que je ne suis pas le Don Quichotte dont il parle. Vous ferez fort bien, dit Geronimo; il y a d'autres joutes à Barcelone où vous pourrez montrer votre valeur. C'est mon intention, répondit le chevalier: pour le moment, je vous demande la permission d'aller me coucher, parce qu'il est heure. Tenez-moi, je vous prie, au nombre de vos meilleurs amis et serviteurs. Et moi aussi, dit Sancho, je serai peut-être bon à quelque chose. Ils prirent ainsi congé les uns des autres. Don Quichotte et Sancho se retirèrent dans leur chambre, laissant don Juan et son ami dans l'admiration de ce mélange de sagesse et de folie. Ils crurent fermement qu'ils avaient vu les véritables héros de Cid Hamet, et non ceux de l'auteur aragonais. Don Quichotte fut matinal. Il frappa contre la cloison de ses voisins et leur dit adieu. Sancho paya l'hôtelier magnifiquement, et lui conseilla de louer moins à l'avenir les provisions de son hôtellerie ou de la mieux fournir.