‹ Histoire de Don Quichotte de la MancheChapitre 251 sur 310 · PARTIE II. CHAPITRE LIX · texte numérisé non relu

PARTIE II. CHAPITRE LIX

mière partit1 de l'histoire de Don Quichotte ne saurait prendre aucun plaisir à cette seconde. Malgré cela, répondit don Juan, il soiait toujours bon de la lire, car il n'y a pas si mauvais livre dans lequel on ne trouve quelque chose de bon. A la vérité, ce qui m'y déplaît le plus, c'est que l'auteur y peint Don Quichotte comme revenu de son amour pour Dulcinée '. Quiconque ose dire que Don Quichotte de la Manche a oublié ou peut oublier Dulcinée du Toboso, s'écria Don Quichotte en fureur et à voix haute, je lui prouverai à armes égales qu'il en a menti. La sans pareille Dulcinée ne saurait être oubliée, et Don Quichotte n'est point capable d'un tel oubli : la constance est sa devise, et sa profession est de garder la foi jurée avec amour et sans effort. Qui nous répond? demanda-t-on de l'appartement voisin. Qui pourrait-ce être, dit Sancho, si ce n'est Don Quichotte de la Manche lui-même, qui soutiendra ce qu'il a dit et ce qui lui reste à dire ? Un bon payeur ne craint point de donner des gages. A peine Sancho avait-il fait cette réponse que deux gentilshommes, ils en avaient l'apparence, entrèrent dans la chambre; l'un d'eux sauta au cou de Don Quichotte et lui dit : Votre aspect ne dément point votre nom, ni votre nom votre aspect. Oui, sans doute, seigneur, vous êtes bien le véritable Don Quichotte de la Manche, la boussole et le flambeau de la chevalerie errante, en dépit de celui qui a osé usurper votre nom et rabaisser vos exploits, comme l'a fait l'auteur de ce livre que je vous présente. Et il lui remit le livre que tenait son compagnon. Don Quichotte le prit, sans dire un mot, le feuilleta quelque temps et le rendit en disant: Dans le peu que j'ai vu j'ai trouvé en cet auteur trois choses répréhensibles. La première est dans quelques expressions du prologue2. Ensuite, le style est aragonais, car l'auteur omet souvent les articles. Enfin, ce qui trahit son ignorance, c'est qu'il erre dans un des points les plus importants de l'histoire ; il dit que la femme de mon écuyer Sancho Pança s'appelle Marie Guttierez 3,

1 Voyez Avellaneda, chap. À, G, S, (2 et I".

2 L'auteur appelle Cervantes manchot, soldat aussi vieux en années qu'enfant en valeur, envieux, mal conteiitadizo , murmurador, delinquente, enoarcelado, etc.

3 Cervantes ne pouvait nous fournir une plus forte preuve que celle-ci de son

tandis qu'elle s'appelle Thérèse Pança. Or, qui erre ainsi sur un fait aussi capital peut bien être soupçonné de se tromper aussi dans le reste de l'histoire. Voilà, certes, une plaisante chose dans un historien, dit Sancho ; il doit être bien informé de nos aventures, s'il nomme Thérèse Pança, ma femme, Marie Guttierez. Je vous prie, seigneur, reprenez le livre, et voyez s'il y est question de moi, et si l'on y a aussi changé mon nom. Par ce que vous venez de dire, ami, répondit don Geronimo, je juge que vous êtes Sancho Pança, Fécuyer du seigneur Don Quichotte. Je le suis, répondit Sancho, et je m'en fais gloire. — Eh bien, l'auteur moderne ne vous a pas traité avec la délicatesse que vous méritez; il vous peint comme un gourmand, un idiot, nullement plaisant, tout autre en un mot que le Sancho représenté dans la première partie de l'histoire de votre maître. — Dieu lui pardonne, il aurait mieux lait de me laisser dans mon coin et de ne pas se souvenir de moi. Pour en jouer, il faut s'y connaître, et saint Pierre est bien dans Rome. Les deux cavaliers prièrent Don Quichotte de venir souper avec eux, lui disant qu'ils savaient qu'il n'y avait dans l'hôtellerie rien qui fût digne de sa personne. Don Quichotte, toujours courtois, y consentit. Sancho, resté maître absolu de la marmite, s'assit au haut de la table en compagnie de l'hôtelier, aussi amateur que lui de pieds de bœuf. En soupant, don Juan demanda à Don Quichotte quelles nouvelles il avait de madame Dulcinée du Toboso, si elle était mariée, enceinte ou mère, ou si, étant restée tille, elle avait conservé son honneur et le souvenir des amoureuses pensées de son chevalier. Dulcinée est encore fille, répondit-il, mes sentiments plus constants que jamais, et notre correspondance toujours la même. Quant à su. beauté, elle a fait place à la laideur d'une vile paysanne. Là-dessus, il leur conta de point en point l'enchantement de Dulcinée, ce qui lui était arrivé dans la caverne de Montésinos, et le moyen que le sage Merlin lui avait enseigné pour la désenchanter, par la vertu des coups de fouet que se donnerait Sancho. Les deux

étourderie on <ln | >« - * 1 de soin qu'il prenait de relire Bes ouvrages. Il reproche ;i Avellaneda d'avoir appelé la femme de Sancho Marie Guttierez, el lui-même l'a nommée ainsi, partie première, .1 la Qn do chapitre mi. et, que'ques lignes plus haut, il la nomme Jeanne. Voyez tom. 1.

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