PARTIE II. CHAPITRE LX
s'accommodèrent bien près des troncs d'arbres. Sancho, qui ce jour-là avait bien rempli sa panse, se laissa aller tout d'un coup au sommeil ; mais Don Quichotte, que ses pensées tenaient plus éveillé que la faim, ne pouvait fermer les yeux, et son imagination errait en mille endroits. Tantôt il se croyait transporté dans la caverne de Montésinos, ou voir sauter sur la bourrique, Dulcinée changée en paysanne; tantôt résonnaient à son oreille les paroles du sage Merlin, lui annonçant toutes les conditions à remplir pour opérer le désenchantement de Dulcinée. Il se désespérait de voir la mollesse et le peu de charité de son écuyer, car, ainsi qu'il le croyait, il ne s'était encore donné que cinq coups, nombre presque nul en comparaison de l'infinité de coups nécessaires. Ces pensées lui inspiraient tant de chagrin et d'ennui, qu'il lit en lui-même ce raisonnement : Si Alexandre le Grand coupa le nœud gordien, en disant : Autant vaut couper que dénouer, et ne laissa pas pour cela de se rendre maître de toute l'Asie, il n'en sera peut-être ni plus ni moins à l'égard du désenchantement de Dulcinée, si je fouette Sancho malgré lui. Si la condition est que Sancho reçoive trois mille et tant de coups de fouet, que m'importe que ce soit lui qui se les donne ou un autre qui les lui applique ? l'essentiel est qu'il les reçoive, de quelque part qu'ils viennent. Dans cette pensée, il s'approche de Sancho, après avoir pris les rênes de Rossinante, et les arrangeant de manière à pouvoir s'en servir comme d'un fouet, il commence à dénouer l'aiguillette, car on pense qu'il n'en avait qu'une par devant pour attacher ses chausses. Mais à peine l'a-t-il touché, que Sancho s'éveille en sursaut, et s'écrie : Qui est là? qui me touche et défait mes chausses? C'esl moi, dit Don Quichotte, qui viens aider ta faiblesse et soulager ma peine ; je viens te fouetter, Sancho, et te décharger ainsi d'une partie de ta dette. Dulcinée périt, tu ne t'en soucies guère, et moi je meurs d'impatience. Ainsi, détache les chausses de bonne volonté : la mienne est de te donner au moins deux mille coups de fouet pendant que nous sommes dans cette solitude. Il n'en sera rien, répondit Sancho, tenez-vous tranquille, sinon, vrai Dieu, les ! sourds nous entendront. Les coups auxquels je me suis obligé doivent être volontaires, et non forcés : je n'ai pas dans ce mo-
ment-ci la volonté de me fouetter: qu'il vous sullise d'avoir ma parole de me fouetter et de m'émoucher quand il m'en prendra lantaisie. Je ne puis me fier à ta courtoisie, dit Don Quichotte, car tu as le cœur dur, et, quoique vilain, la peau sensible; et tout en parlant il faisait des efforts pour dénouer. Alors Sancho se leva, et sautant sur son maître, le saisit à bras-le-corps, lui donna un croc en jambe, et le jeta par terre la bouche en l'air. 11 lui mit alors le genou droit sur l'estomac, et lui tint les mains de façon qu'il ne pouvait remuer ni même respirer. Comment, trahie, disait Don Quichotte, lu te révoltes contre ton maitre et ton seigneur naturel, dont tu manges le pain! Je ne fais ni défais de roi, dit Sancho, je ne fais que me secourir moi-même, moi qui suis mon vrai seigneur : promettez-moi de rester tranquille, de ne pas me parler de me fouetter pour le moment, et je vais vous laisser libre, autrement
Ici périr il te faudra, Ennemi de doua Sancha 1.
Don Quichotte le lui promit, et jura par la vie de la dame de ses pensées de ne pas toucher un poil du vêtement de Sancho, mais de laisser entièrement à sa volonté le soin de te ouetter. Sancho se releva et s'éloigna à quelque distance ; voulant s'appuyer contre un arbre, il sentit qu'on lui touchait la tête. Il leva les mains, et saisit deux pieds d'homme tout chaussés. La peur le saisit, il s'approcha d'un autre arbre, il en trouva autant. Il cria, appelant Don Quichotte à son secours. Don Quichotte approcha et lui demanda ce qui lui était arrivé et le sujet de sa frayeur. Sancho lui répondit que tous ces arbres étaient pleins de jambes et de pieds d'hommes. Don Quichotte tàta et devina sur-le-champ ce que ce pouvait être et il le dit à Sancho. Tu ne dois point avoir peur; ces pieds et ces jambes que tu touches, sans les voir, sont sans doute ceux de
1 Aqoi mûriras, traydor, Boemigo de doua Sancha.
eux vers sont le refrain d'une ancienne romance m les sept infants de
Lai a.
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quelques voleurs et bandits pendus à ces arbres. C'est ici que la justice les fait pendre, par vingtaines ou trentaines, quand elle les atteint, cela me fait juger que je dois être près de Barcelone. C'était la vérité, ainsi qu'il l'avait imaginé, le matin ils levèrent les yeux, et virent les fruits de ces arbres qui étaient des corps de bandits. Le jour grandissait cependant, et si les morts les avaient effrayés, ils ne le furent pas moins à la vue de quarante bandits vivants, qui les enveloppèrent à l'improviste et leur dirent en catalan de ne pas bouger et d'attendre l'arrivée de leur capitaine. Don Quichotte était à pied, son cheval débridé, sa lance appuyée contre un arbre, en un mot sans défense aucune : il se résigna donc à croiser les mains, baisser la tète, et à se réserver pour une meilleure occasion. Les bandits visitèrent l'àne, et ne laissèrent rien, ni dans le bissac ni dans la valise. Bien en prit à Sancho de porter à sa ceinture les écus du duc et ceux qu'ils avaient emportés de chez eux. Encore ces honnêtes gens n'auraient pas manqué de le fouiller et de découvrir jusqu'à ce qui était caché entre cuir et chair, si, sur ces entrefaites, leur capitaine ne fût arrivé. Il paraissait âgé de trente-quatre ans, robuste, de taille au-dessus de la moyenne, le visage basané, l'air grave. Il était monté sur un puissant cheval, vêtu d'une cotte de mailles d'acier, et portait à ses côtés quatre de ces pistolets qu'en Catalogne on appelle pedrenales, Il vit que ses écuyers (c'est le nom des gens de ce métier) allaient dépouiller Sancho; il le leur défendit et fut promptement obéi : ainsi fut sauvée la ceinture. Il s'étonna de voir une lance appuyée contre un arbre, un écu par terre, Don Quichotte armé, pensif et faisant la plus triste et mélancolique ligure que la tristesse même aurait pu former ; il s'approcha en lui disant : Bon homme, ne soyez pas si triste, vous n'êtes point tombé dans les mains de quelque cruel Osiris, mais bien dans celles de Roque Guinart, plus compatissant que cruel. 0 valeureux Roque, dont la renommée n'a de limites que la terre habitable, ma tristesse ne vient point d'être tombé dans tes mains, répondit Don Quichotte, c'est d'avoir eu une telle négligence que je me suis laissé surprendre par tes soldats, sans bride à mon cheval, é^ant obligé par les lois de la chevalerie errante, dont je lais profession, d'être toujours au guet,
m DON QUICHOTTE.
et de me servir de sentinelle à moi-même. Apprends, ô grand Roque, qne s'ils m'avaient trouvé à cheval, armé de ma lance et de mon écu, il ne leur aurait pas été facile de s'emparer de moi, car je suis Don Quichotte de la Manche dont les hauts faits remplissent la terre. Roque vit bien que la maladie de Don Quichotte était plutôt la folie que la valeur ; il l'avait quelquefois entendu nommer, mais il regardait son histoire comme une fable, et ne pouvait croire qu'une pareille folie régnât dans le cœur d'un homme. Il fut enchanté de la rencontre, afin de pouvoir reconnaître de près ce qu'on lui avait raconté. Vaillant chevalier, lui dit-il, ne vous attristez point et ne tenez pas à mauvaise fortune ce qui vous est arrivé, car il pourrait se taire que cette chute apparente redressât le tort de la fortune. Souvent le ciel, par des voies inouïes et incompréhensibles, inaccessibles à l'esprit de l'homme, relève ceux qui sont abaissés, et enrichit les pauvres.
Don Quichotte ouvrait la bouche pour le remercier, quand ils entendirent derrière eux un bruit comme celui d'une troupe de chevaux. Mais il n'y en avait qu'un seul, que poussait à toute bride un jeune homme de vingt ans, babillé de damas vert avec des passements d'or, des grègues et un hoqueton, un chapeau à la wallonne, des bottes justes et cirées, des éperons, une dague et une épée dorées, une petite escopette à la main et deux pistolets à la ceinture. Au bruit, Roque tourna la tète, et aperçut le beau jeune homme, qui lui dit en arrivant : C'est toi que je cherchais, brave Roque, pour te demander, sinon le remède, du moins un soulagement à mes maux; pour ne pas te tenir en suspens, car je sais que tu ne me reconnais pas, je te veux dire qui je suis. Tu vois en moi Claudia Geronima, fille de Simon Forte, ton ami intime, et ennemi particulier de Clauquel Torellas, qui est aussi le tien, puisqu'il sert un parti contraire. Tu sais que ce Torellas a un fils appelé don Vincent, ou, du moins, il y a deux heures qu'on le nommait ainsi. Pour abréger le récit de mon infortune, je te dirai en peu de mots ce que celui-ci m'a fait, il me vit, m'aima, je l'écoutai, j'en devins éprise à l'insu de mon père, car il n'y a femme, tant retirée soit-elle, qui ne trouve du temps de rei te pour satisfaire ses désirs. Enfin, il me promit d'être mon époux, et je