PARTIE II. CHAPITRE LX
lui donnai ma foi, sans que les choses allassent plus loin. Hier, j'appris qu'oubliant ce qu'il me devait, il se mariait avec une autre et allait l'épouser ce matin. Cette nouvelle m'a troublé l'esprit, j'ai perdu patience, j'ai profité de l'absence de mon père pour prendre cet habillement, et pressant les pas de ce cheval, j'ai atteint don Vincent à une lieue d'ici. Sans m'arrêter à des reproches, à des explications, j'ai déchargé sur lui cette escopette et de plus ces deux pistolets, et j'ai dû lui mettre, je crois, plus de deux balles dans le corps, ouvrant des issues à mon honneur pour s'écouler avec son sang. Je l'ai laissé entre les mains de ses domestiques, qui n'ont osé ni pu prendre sa défense : j'accours vers toi pour que tu me fasses passer en France, où j'ai des parents auprès desquels je veux me retirer, et en même temps pour te conjurer de prendre la défense de mon père, afin de le soustraire à la vengeance de la nombreuse famille de don Vincent.
Roque, surpris du courage, de l'énergie et de l'aventure de la belle Claudia, lui dit : Venez, allons voir si votre ennemi est mort, nous verrons ensuite ce qu'il sera le mieux de faire. Don Quichotte, qui avait attentivement écouté le récit de Claudia et la réponse de Guinart, dit : Il n'est pas besoin que personne se mette en peine de défendre cette dame, je la prends sous ma protection : donnez-moi mon cheval et mes armes, et attendez-moi ici ; je vais trouver ce chevalier, et mort ou vif je le contraindrai à tenir la parole qu'il a donnée à une si grande beauté. Il n'y a point de doute, ajouta Sancho, mon maître a la main heureuse en fait de mariage: il n'y a pas longtemps qu'il a forcé de se marier un autre homme qui niait également la parole donnée à une autre demoiselle, et, sans la malice des enchanteurs, ses persécuteurs, qui changèrent la vraie figure de cet homme en celle d'un laquais, la demoiselle dont je parle ne le serait plus à l'heure qu'il est. Roque, plus occupé de la situation de la belle Claudia que des discours du maître et de l'écuyer, ne les écouta pas. Il ordonna à ses gens de rendre à Sancho tout ce qu'ils avaient pris sur l'àne, leur commanda de se retirer à l'endroit où ils avaient passé la nuit, et partit aussitôt en toute hâte avec Claudia, pour aller chercher don Vincent mort ou blessé. Parvenus à l'endroit où l'avait
laissé: Claudia, ils n'y trouvèrent que des traces de sang récemment versé; mais, jetant la vue de tous cotés, ils aperçurent sur une colline quelques hommes, et soupçonnèrent, ce qui était vrai, que ce devait être don Vincent, que ses domestiques emportaient pour le faire panser ou enterrer. Ils se hâtèrent pour les atteindre, et comme ils allaient lentement, ils les rejoignirent avec facilité. Ils trouvèrent don Vincent dans les bras de ses gens, qu'il conjurait d'une voix faible de le laisser mourir en cet endroit, parce que la douleur de ses blessures ne lui permettait pas d'aller plus loin. Roque et Claudia se jetèrent à bas de leurs chevaux et s'approchèrent. A la vue de Roque, les domestiques furent effrayés, et Claudia se troubla en voyant don Vincent. Partagée entre la colère et la pitié, elle s'approcha de lui, lui prit la main, et lui dit : Si tu m'avais donné cette main suivant notre convention, lu ne serais pas où tu en es. Le malheureux blessé ouvrit ses yeux presque éteints, et reconnaissant Claudia : Je vois bien, lui dit-il, belle et abusée Claudia, que c'est toi qui m'as donné la mort, peine non méritée, car ni mes désirs, ni mes actions ne t'offensèrent jamais. Eh quoi! s'écria Claudia, n'est-il pas vrai que tu devais ce matin épouser Léonore, fille du riche Balbastro! Non certainement, répondit don Vincent; ma mauvaise fortune t'a fait parvenir ces fausses nouvelles, afin que, dans ta jalousie, lu m'ôtasses la vie; je suis heureux de la perdre, puisque je l'abandonne entre tes bras, et, pour te le prouver, serre-moi la main, et, si tu le veux, accepte-moi pour époux, je ne puis mieux faire pour te donner satisfaction de l'injure que tu crois avoir reçue de moi. Claudia lui serra la main, mais son cœur se serra de telle sorte qu'elle tomba évanouie sur la poitrine sanglante de son amant, que saisit un mortel paroxysme. Roque était interdit et ne savait que faire. Les domestiques coururent chercher de l'eau pour leur jeter au visage ; ils en apportèrent et les en inondèrent. Claudia revint de son évanouissement, mais non don Vincent de son paroxysme, car il avait rendu le dernier soupir. A cette vue, à la certitude de la mort de son époux, Claudia remplit l'air de ses cris, frappa le ciel de ses plaintes, s'arracha les cheveux qu'elle livra aux vents, déchira sa ligure de ses propres mains, et témoigna la
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plus vive affliction qu'on puisse attendre d'une âme inconsolable. Femme cruelle et inconsidérée, s'écriait-elle, avec quelle facilité t'es-tu laissé emporter à exécuter ton horrible dessein! Exécrable jalousie, à quelle extrémité de désespoir conduis-tu ceux qui te donnent accès dans leur cœur ! 0 mon époux ! quelle fatalité, lorsque tu m'appartiens, t'a conduit du lit nuptial à la sépulture? Ses plaintes étaient si douloureuses et si touchantes qu'elles arrachèrent des larmes des yeux de Roque, peu accoutumé à pleurer. Les domestiques pleuraient, Claudia s'évanouissait à tous moments, et tout, autour d'eux, paraissait être un séjour de tristesse et de malheur. Roque ordonna aux domestiques de don Vincent de porter son corps à la maison de son père, qui était voisine, afin de lui donner la sépulture. Claudia lui dit qu'elle voulait se retirer dans un monastère, dont l'abbesse était sa tante, et y achever sa vie dans la compagnie d'un plus saint et éternel époux. Roque loua sa résolution, lui offrit de l'accompagner jusqu'où elle voudrait, et lui promit de défendre son père contre ies parents de don Vincent, et contre quiconque s'en prendrait à lui. Claudia refusa la compagnie de Roque, le remercia de son mieux de ses offres, et partit en pleurant. Les domestiques enlevèrent le corps, et Roque retourna vers sa troupe. Telle fut la fin des amours de Claudia Geronima : mais faut-il en être surpris, puisque les fureurs de la jalousie y jouèrent un si grand rôle?
Roque Guinart trouva ses écuyers au lieu prescrit, et Don Quichotte à cheval au milieu d'eux, qui leur faisait un discours pour leur persuader de quitter leur genre de vie, aussi dangereux pour l'âme que pour le corps. Mais, comme la plupart d'entre eux étaient Gascons, gens grossiers et sans frein, ce sermon leur faisait peu d'impression. Roque demanda à Sancho si on lui avait rendu les effets qu'on lui avait pris ; Sancho répondit que oui, mais qu'il lui manquait trois mouchoirs de tète qui valaient trois cités. Que dis-tu, trois cités? dit un des gens de Roque; c'est moi qui les ai, ils ne valent pas trois réaux. Cela est vrai, dit Don Quichotte, mais mon écuyer les estime autant à cause de la personne qui me les a donnés. Roque les fit rendre sur-le-champ; ensuite il lit ranger sa
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troupe en baie, lit apporter devant lui les bardes, joyaux, argent, tout ce qu'on avait pris depuis la dernière répartition. Il un lit l'estimation rapidement, évaluant en argent ce qui ne
pouvait pas être divisé, et le partagea à sa troupe avec tant de sagesse et de loyauté, qu'il ne dépassa pas d'un point les lois de la justice distributive. Cela fait, et chacun étant payé et content, Roque dit à Don Quichotte : Si je n'observais pas cette exactitude avec ces gens-là, il serait impossible de vivre avec eux. A ce que je vois, dit Sancbo, la justice est une si bonne chose qu'il est nécessaire de l'observer même entre les larrons. Un des écuyers l'entendit, le coucha en joue avec son arquebuse, et sans doute lui eût cassé la tète, si Roque Guinart ne lui eût crié de n'en rien faire. Sancho se pâma de frayeur, et se promit bien de ne pas desserrer les lèvres tout le temps qu'il sciait avec ces hommes-là.
En ce moment arrivèrent quelques-uns de ceux que l'on avait mis en sentinelles sur les chemins, pour observer les passants et venir rendre compte au chef de ce qui survenait. Seigneur, dit l'un d'eux, non loin d'ici, et sur la route qui va à Barcelone, vient une grande troupe de gens. As-tu bien remarqué s'ils sont de ceux qui nous cherchent, dit Guinart, ou bien de ceux que nous cherchons? — Ils sont de ceux que nous cherchons, répondit l'écuyer. — Hé bien, sortez tous, et me les amenez sans qu'il vous en échappe un seul. Ils obéirent. Don Quichotte, Sancho et Roque restèrent seuls, attendant le résultat de l'excursion. Pendant ce temps, Roque dit au chevalier : Notre manière de vivre doit vous paraître nouvelle; nos aventures d'un nouveau genre et toujours périlleuses. Je ne, suie pas étonné que vous en jugiez ainsi, car réellement je confesse qu'il n'y a pas de genre de vie plus inquiet, plus troublé que le nôtre. J'y ai été conduit par je ne sais quel désir de vengeance, capable de porter le désordre dans les esprits les plus calmes, les plus tranquilles; je suis d'un naturel bon et compatissant; mais, je le répète, le désir de me venger d'unnu- Irage qu'un m'a fait triomphe de mes honnêtes inclinations, et me fait persévérer dans cet état en dépit de ma raison. Comme un abîme en appelle un autre, comme une première faute en lait commettre une seconde, les vengeances se sont enchaim es