‹ Histoire de Don Quichotte de la MancheChapitre 27 sur 310 · PARUE II. CHAPITRE VI · texte numérisé non relu

PARUE II. CHAPITRE VI

leurs appartements et le seuil des palais, voyagent par tout le monde en regardant la carie, sans qu'il leur en coule un blanc, sans souffrir ni chaleur, ni froidure, ni faim, ni soif; mais nous autres, les vrais chevaliers errants, nous mesurons avec nos pieds toute la terre, au soleil, au froid, à l'air, soumis aux intempéries du ciel, de jour et de nuit, à pied et à cheval, nous connaissons les ennemis non seulement en peinture, mais en réalité; en toute rencontre, en toute occasion nous les aitaquons, sans nous arrêter à des bagatelles ou aux lois des défis, sans examiner si la lance ou l'épée de l'un sont plus courtes que celles de l'autre, si l'ennemi porte sur lui des reliques ou quelque autre supercherie cachée, si l'on doit partager le soleil ou non, ou d'autres cérémonies de même nature, qui se pratiquent dans les combats singuliers d'homme à homme, que vous ne connaissez point, mais que je connais. Vous devez savoir encore que le bon chevalier errant, quand il rencontrerait dix. géants dont la tête non seulement toucherait mais dépasserait les nues, dont les jambes seraient deux grandes tours, les bras semblables aux mâts des plus puissants navires, chaque œil grand comme une roue de moulin, et plus ardent qu'un four à verre, ne doit s'effrayer nullement; au contraire, d'une contenance ferme, d'un courage intrépide, il doit les attaquer, courir à leur rencontre , et , s'il le peut , les vaincre et les abattre en un instant, fussent-ils armés d'écaillés d'un certain poisson que l'on dit plus dures que le diamant ; eussent-ils, au lieu d'épées, des cimeterres de Damas ou des massues ferrées, garnies de pointes d'acier, comme j'en ai vu plus de deux fois. Je dis tout cela, atin que vous puissiez juger de la différence qu'il y a de chevaliers à chevaliers. Il serait bien juste que le prince fit plus d'estime de cette seconde, ou, pour mieux dire, de cette première espèce, les chevaliers errants, car nous lisons dans les histoires que tel d'entre eux a été le salut non seulement d'un royaume, mais de plusieurs.

Ah! mon seigneur, dit à ce propos la nièce, faites donc attention que tout ce que vous dites des chevaliers errants n'est que fable et mensonge, et que, si l'on ne brûle ces histoires, chacune mérite au moins qu'on lui mette un san-bénito, ou quelque autre marque qui la lasse reconnaître pour infâme et

corruptrice des lionnes mœurs. Par le Dieu qui me soutient! B'écria Don * j 1 1 i < hotte, si tu n'étais ma nièce directe, fille de ma propre sœur, je ferais un tel exemple de loi, pour les blasphèmes que tu viens de proférer, que le monde en retentira il. Comment! est-il bien possible qu'une petite fille, qui sait à peine manier douze petits bâtons pour taire des lacets, s'avise de parler et de censurer les histoires des chevaliers errants? nue dirait le seigneur Ainadis, s'il entendait pareille chose? Sans doute il te pardonnerait, car ce fut le plus doux et le plus courtois chevalier de son temps, et surtout grand défenseur des demoiselles. Mais tel pourrait t'avoir entendue, qui t'en ferait bien repentir, car ils n'ont pas été tous courtois et modérés. Plusieurs furent félons et grossiers : tous ceux qu'on appelle chevaliers ne le sont pas de tout point; les uns sont d'or, les autres n'en ont que l'apparence, tous semblent chevaliers, mais tous ne résisteraient pas à la pierre de touche de la vérité. On voit des hommes de basse naissance qui s'enflent pour paraître chevaliers, et des chevaliers du haut parage qui meurent de manière à paraître des hommes du commun : les uns s'élèvent par l'ambition ou par la vertu, les autres se rabaissent par la mollesse ou par le vice. Il est besoin d'user de prudence pour distinguer ces deux espèces de chevaliers, si semblables par le nom, si diflSîents par les actions.

Dieu me soit en aide! dit la nièce; est-il possible, mon oncle et seigneur, que vous en sachiez tant qu'au besoin vous pourriez monter en chaire et prêi her dans les rues, et qu'avec cela vous donniez dans un si grand aveuglement, une folie si reconnue, que vous vous dites vaillant étant vieux, robuste étant malade, redresseur de torts étant courbé par l'âge, et, parus tout, chevalier, quoique vous ne le soyez pas! car, encore que les gentilshommes puissent l'être, les pauvres lie le sont pas. Tu as bien raison dans ce que tu dis, ma nièce, répondit Don Quichotte, et je pourrais, sur ce sujet des races, l'apprendre des choses qui bétonneraient, mais je n'en parlerai point, pour ne pas mêler le divin avec le profane.

Écoutez el soyeï attentives, mes amies. On peut réduire à quatre races différentes toutes celles qui sont au monde : les unes, donl les commencements lurent humbles, se sonl éten-

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