PARTIE 11. CHAPITRE VI
dues et agrandies jusqu'à parvenir à la suprême grandeur; d'autres, élevées dès l'origine, ont conserve leur grandeur et la maintiennent encore au même degré ; la troisième race est celle qui, puissante dans le principe, s'est amincie en pointe comme une pyramide, a perdu sa splendeur, et s'est vue réduite au néant, comme le sommet de la pyramide qui n'est rien relativement à la base; la dernière enfin, et c'est la plus nombreuse, n'a eu ni un bon commencement, ni un honnête milieu, et n'aura qu'une fin inconnue, comme les gens du commun et de la foule du peuple. De la première espèce, qui eut un commencement humble et parvint à la grandeur qu'elle conserve encore, vous en avez un exemple dans la famille ottomane, issue d'un humble et pauvre berger, et parvenue à l'élévation où nous la voyons. De la seconde, née dans la grandeur, et qui la conserve sans l'augmenter, nous voyons beaucoup de princes qui le sont par droit d'héritage, et se maintiennent paisiblement , sans augmentation ni diminution , dans les limites de leurs États. De ceux qui eurent une origine illustre et finirent en pointe, nous en avons mille exemples : car tous les Pharaons et les Ptolémées de l'Egypte, les Césars de Rome, avec toute la bande, si l'on peut employer ce nom, d'une infinité de princes, monarques, seigneurs, mèdes, assyriens, perses, grecs, barbares, toutes ces races se sont en allées en pointe au néant, elles et ceux qui en furent la souche: il ne serait pas possible de découvrir aucun de leurs descendants, et, si nous en trouvions, ils seraient de bas étage. Quant à la race plébéienne, je n'ai rien à en dire, sinon qu'elle ne sert qu'à accroître le nombre des vivants, sans mériter d'autre renom. De tout ce que j'ai dit, folles que vous êtes, je veux que vous infériez combien grande est la confusion qui règne parmi les races, et que celles-là seules paraissent grandes et illustres qui se distinguent par la vertu, la richesse et la libéralité; je dis vertu, richesse et libéralité, parce que le grand qui sera vicieux le montrera davantage, et que le riche sans libéralité ne sera qu'un avare mendiant. Ce n'est pas la possession, mais bien l'usage dis richesses qui rend heureux : encore ne suffit-il pas d'en user, mais d'en savoir bien user. Le chevalier pauvre n'a d'autre moyen, pour prouver sa noblesse, que la vertu ; il doit être
4i DON QUICHOTTK.
affable, poli, courtois, officieux, sans orgueil, sans arrogance, patient; il doit surtout être charitable : avec deux maravédis
donnés de bon cœur à un pauvre, il ne se montrera pas moins libéra] que celui qui fait l'aumône au son de la cloche J. Il n'y aura personne qui, le voyant doué de toutes ces vertus, ne le juge de bonne race sans le connaître, et ce serait miracle qu'il n'en fût pas ainsi, car toujours la louange fut la récompense de la vertu, et il est impossible que les gens vertueux ne soient pas estimés. Il y a deux routes, mes filles, qui peuvent conduire aux richesses et aux honneurs : ce sont les lettres et les armes. le suis plus la dernière que l'autre ; j'ai dû naître, d'après mon inclination pour les armes, sous l'influence de la planète de Mars : ainsi, je suis comme forcé de suivre ce chemin, et je le veux suivre en dépit de tout le monde. C'est en vain que vous vous efforcerez à me persuader d'aller contre la volonté du ciel, contre l'ordre de la fortune, le vœu de la raison el par-dessus tout mon propre désir. Je connais les travaux innombrables de la chevalerie errante, mais je sais aussi les biens infinis qu'elle procure, je sais que le sentier de la vertu est étroit, le chemin du vice large et spacieux, et qu'ils aboutissent à des termes différents, car le chemin du vice, ouvert et facile, conduit à la mort, et le sentier étroit et pénible de la vertu nous mène à la vie, non à une vie mortelle, mais à celle qui n'a point de fin, je sais, comme le dit notre grand poète castillan, que :
Par Des rudes sentiers, on s'avance vers le séjour de l'immortalité, d'où jamais
on ne redescend *.
Malheureuse que je suis! s'écria la nièce, mon oncle est aussi poète : il sait tout, il atteint tout ; je gage que, s'il voulait être
1 A campana herida; d'où le proverbe espagnol :
Haz buena farina,
E no toques la bnciiM. "
Fais de bonne farine f-t ne Bonne point de la trompe.
* Por estas asperezas se camina De la iramortalidad .il alto asiento, 1>" nunca urribaquien de alli déclina.
GAR< ILASO ni LA V EGA