‹ Histoire de Don Quichotte de la MancheChapitre 271 sur 310 · PARTIE II. CHAPITRE LX11I · texte numérisé non relu

PARTIE II. CHAPITRE LX11I

était entré dans la galère avec le vice-roi, avait tenu ses yeux fixés sur elle. A peine eut-elle fini sa narration qu'il tomba à ses pieds, et, les embrassant étroitement, il lui dit, au travers de mille sanglots : Malheureuse Anne Félix! ô ma fille! je suis ton père Ricote qui me disposais à t'aller chercher ; car tu es mon àme, je ne saurais vivre sans toi. A ces mots, Sancho ouvrit les yeux, leva la tête qu'il tenait baissée, songeant à sa promenade forcée, fixa le pèlerin, et reconnut ce même Ricote qu'il rencontra le jour de sa sortie du gouvernement. Il continua que c'était bien là sa fille qui, depuis qu'elle avait les mains libres, tenait son père embrassé, mêlant ses larmes aux siennes. Oui, seigneurs, disait Ricote au général et au vice-roi, cette infortunée est ma fille, plus malheureuse en son sort que par son nom. Elle s'appelle Anne Félix, et son surnom est Ricote : sa beauté ne la recommande pas moins que mes îichesses. J'étais sorti.de mon pays pour aller chercher une retraite en pays étranger. L'ayant trouvée en Allemagne, je suis revenu sous cet habit de pèlerin, en compagnie de quelques Allemands, pour chercher ma fille, et déterrer beaucoup de richesses que j'avais cachées. Je n'ai point trouvé ma fille, mais bien mon trésor, que j'emporte avec moi, et, dans ce moment, par l'étrange rencontre dont vous êtes témoin, je retrouve ma fille chérie, ce trésor qui m'enrichit bien davantage. Si ses larmes, les miennes et notre innocence peuvent vous fléchir, ouvrez la porte à la miséricorde, usez-en envers nous qui n'avons jamais eu l'intention de vous offenser, et qui n'avons pris aucune part aux desseins de nos compatriotes qui ont été justement bannis. Oui, dit Sancho, je reconnais Ricote : tout ce qu'il dit au sujet d'Anne Félix sa fille est la vérité; quant à ses allées et venues, ses bonnes ou mauvaises intentions, je ne m'en mêle point. Tous les spectateurs étaient émerveillés des ces rencontres surprenantes. Vos larmes l'emportent, belle Anne Félix, dit le général, je ne tiendrai pas mon serment ; jouissez des jours que le ciel vous réserve, que ceux-là seuls qui ont eu l'insolence de commettre la faute en portent la punition. En même temps il ordonna de pendre aux antennes les deux Turcs qui avaient tué ses soldats ; mais le vice-i oi demanda instamment leur grâce, faisant observer qu'il y avait

nu DON QUICHOTTE.

dans leur action plus de folie encore que de témérité. Le général se rendit à la prière du vice-roi, car la vengeance sied mal quand on est de sang-froid. Ensuite on s'occupa des moyens de tirer don Gaspar Grégorio de la position dangereuse dans laquelle il était resté. Ricote offrît pour y parvenir plus de deux mille ducats, qu'il avait en perles et en pierreries. On mit en avant plusieurs moyens; mais le meilleur fut celui du renégat, dont nous avons parlé : il offrit de retourner à Alger dans une petite barque à six bancs, avec des rameurs cli retiens. Lui seul en effet savait où et comment il pouvait débarquer, et connaissait la maison qu'habitait don Gaspar. Le (général et le vice-roi hésitaient à se fier au renégat, et à lui confier des rameurs chrétiens; mais Anne Félix assura que l'on pouvait avoir confiance en lui, et Ricote s'engagea à payer la rançon des chrétiens s'ils étaient pris. Ces résolutions adoptées, le vice-roi regagna le rivage, suivi de don Antonio Moreno qui emmena avec lui la Mauresque et son père. Le vice-roi lui recommanda de les bien traiter, et mit à sa disposition tout ce qui dépendait de lui, tant la beauté d'Anne Félix lui avait inspiré d'intérêt et de bienveillance.

Page 1