PARTIE II. CHAPITRE LXIII
car mon père, homme prévoyant et sage, aussitôt qu'il avait eu avis de notre bannissement, était parti pour aller chercher dans les pays étrangers un asile pour nous. Il avait enterré, dans un endroit dont moi seule ai connaissance, beaucoup de perles et de pierres de grande valeur, ainsi que des cruzades et des doublons d'or, et m'avait ordonné de ne point toucher à ce trésor, si nous étions obligés de partir avant son retour. J'obéis, et, comme je vous l'ai dit, nous passâmes en Barbarie avec mes oncles et d'autres parents ou alliés. L'endroit où nous nous arrêtâmes fut Alger, et c'était comme si nous nous étions arrêtés dans l'enfer même. Le roi entendit parler de ma beauté, et bientôt la renommée l'instruisit de mes richesses, ce qui devint pour moi une circonstance heureuse. Il me fit venir devant lui, me demanda de quel endroit d'Espagne j'étais, et quel trésor j'apportais. Je lui nommai le lieu de ma naissance, et lui dis que mon trésor y était resté enterré, mais qu'il me serait facile de le ravoir pourvu que j'allasse moi-même le chercher. Ce que j'en disais était pour exciter sa cupidité et fermer ses yeux sur ma beauté. En ce moment, on vint lui dire qu'il était venu avec moi un des plus beaux jeunes hommes que l'on pût imaginer. Je compris tout de suite qu'on voulait parler de don Gaspar Grégorio, dont la beauté surpasse les plus remarquables. Je me troublai à la pensée du danger que courait don Gaspar; car, parmi ces barbares turcs, on fait plus de cas d'un beau et jeune garçon que de la plus belle femme du monde. Le roi voulut le voir et commanda qu'on le lui amenât, et il me demanda si ce qu'on lui disait à son sujet était vrai. Oui, sans doute, il est beau, répondis-je, comme inspirée du ciel, mais ce n'est point un garçon, c'est une fille comme moi; je vous supplie de me permettre d'aller lui remettre les habits de son sexe, afin qu'elle paraisse devant vous avec moins d'embarras et dans toute sa beauté. Il y consentit et me dit que, le jour suivant, nous aviserions aux moyens de me faire retourner en Espagne pour en tirer mon trésor. Je m'entretins avec don Gaspar, je l'avertis du danger qu'il cou rait s'il se présentait en homme, je l'habillai en femme maure, et, le même soir, je le présentai au roi, qui fut saisi d'admiration en le voyant, et résolut de le garder pour en faire présen il. 25
43i DON QUICHOTTE.
au Grand Seigneur. Pour éviter le danger qu'il pouvait y avoir pour lui-même à le mettre dans le sérail de ses femmes, il ordonna de le déposer chez des dames maures de grande considération, pour y être gardé et servi, et on l'y conduisit aussitôt. Je laisse à ceux qui connaissent les tourments de l'absence à juger de la douleur que nous causa notre séparation, car je ne peux nier que je l'aime. Le roi ordonna ensuite que je fusse reconduite en Espagne sur ce brigantin, accompagnée des deux Turcs qui sont ceux qui ont tué vos soldats. Ce renégat espagnol (elle signala celui qui le premier avait pris la parole) est aussi venu avec moi. Je sais qu'il est bon chrétien dans le cœur, et qu'il vient avec plus de désir de rester en Espagne que de retourner en Barbarie : quant à la chiourme du brigantin, ce sont des Maures et des Turcs qui ne servent qu'à ramer. Les deux Turcs, hommes avares et insolents, au mépris des ordres qu'on leur avait donnés de nous débarquer, le renégat et moi, à la première côte d'Espagne, en habits de chrétiens dont nous étions pourvus, ont préféré parcourir cette côte pour essayer d'y faire quelque prise; ils craignaient, s'ils nous mettaient à terre, que quelque accident imprévu arrivé à l'un ou à l'autre ne fit découvrir que le brigantin était en mer, et que les galères espagnoles, s'il y en avait sur cette côte, ne s'en emparassent. Nous avons aperçu cette plage pendant la nuit, et, sans avoir nous-mêmes connaissance des quatre galères, nous avons été découverts, et il en est résulté ce que vous avez vu. Enfin, don Grégorio, habillé en femme, est resté parmi des femmes, au milieu des périls de loute espèce, et moi, je me trouve ici les mains liées, n'attendant que la fin d'une vie qui déjà m*est à charge. Telle est, seigneurs, ma déplorable histoire aussi véridique que malheureuse. La seule grâce que je vous demande est de me laisser mourir en chrétienne, car j« n'ai partagé en rien, comme je vous l'ai dit, la faute qu'ont commise ceux de ma nation.
Elle se tut. Ses yeux étaient gontlés de larmes, et elle en avait fait répandre un grand nombre à ses auditeurs. Le vice-roi, ému de compassion, s'approcha d'elle, sans lui dire une parole el délia de ses mains la corde qui attachait celles de la belle Maure. Tout le temps qu'elle avait parlé, un vieux pèlerin, qui