‹ Histoire de Don Quichotte de la MancheChapitre 276 sur 310 · PARTIE II. CHAPITRE LXV · texte numérisé non relu

PARTIE II. CHAPITRE LXV

Je suis un de ceux qu'elle a touchés le plus vivement. Persuadé que le repos seul peut lui rendre la raison, j'ai cherché les moyens de le ramener chez lui, et de le fixer dans sa maison. Il y a trois mois environ, je lui barrai le chemin comme chevalier errant, sous le nom de chevalier des Miroirs, avec l'intention de le combattre et de le vaincre sans lui faire de mal. J'avais mis pour condition du combat que le vaincu serait à la disposition du vainqueur, et, comme je le tenais d'avance pour vaincu, je voulais exiger de lui qu'il s'en retournât dans sa maison, et qu'il n'en sortit pas d'un an, espérant que, durant cet intervalle, on pourrait le guérir. Mais la fortune en ordonna autrement : ce fut lui qui me vainquit ; il me renversa de cheval, et mon plan avorta. 11 poursuivit sa route, et moi, je m'en retournai vaincu, honteux et moulu de ma chute, qui fut assez grave. Cependant, je ne perdis pas pour cela le projet de revenir à la charge et de le vaincre, ce que j'ai fait aujourd'hui. Il est si exact à observer les lois de la chevalerie errante, que je ne fais aucun doute qu'il tiendra sa parole. Voilà, seigneur, sans aucune réticence, ce que vous désiriez savoir. Je vous supplie de ne point me découvrir, et de ne point dire à Don Quichotte qui je suis, afin que mes soins et mes bonnes intentions ne soient pas perdus, et que ce pauvre homme puisse recouvrer le jugement qu'il a excellent quand il n'est pas troublé par les extravagances de la chevalerie.

Ah ! seigneur, répondit don Antonio, Dieu vous pardonne le tort que vous avez fait à tout le monde en voulant rendre sage le plus agréable des fous. Ne voyez-vous pas que tout l'avantage qu'on pourra retirer de la sagesse de Don Quichotte n'égalera jamais le plaisir qu'il donne avec ses folies? Pour moi, je m'imagine que tout le talent du seigneur bachelier ne pourra jamais ramener à la raison un homme aussi complètement fou, et, si ce vœu n'était contraire à la charité chrétienne, je dirais que Don Quichotte ne guérisse jamais, car par sa guérison nous perdrons non seulement ses agréments, mais encore ceux de Sancho, dont une seule saillie peut charmer la mélancolie même. Toutefois je me tairai, je ne dirai mot à personne, pour voir si je me trompe en pensant que tout le zèle du seigneur Carrasco sera sans effet. Celui-ci répondit que l'affaire lui [tarais-

,u DON QUICHOTTE.

sait en bon train, ot qu'il en espérait un heureux succès. Après les offres de service que lui lit don Antonio, Carrasco prit congé de lui. Il lit lier ses armes sur un mulet, remonta sur le cheval qui lui avait servi pour combattre, sortit de la ville le même jour, et retourna dans son village sans qu'il lui arrivât rien qui mérite d'être raconté dans celte véridique histoire. Don Antonio rendit compte au vice-roi de ce que lui avait appris Carrasco. Le vice-roi n'en fut guère satisfait, car par la retraite de Don Quichotte, on perdait tout l'agrément que l'on pouvait attendre de ses folies.

Don Quichotte demeura six jours au lit, triste, pensif, souffrant, toujours occupé de sa défaite. Sancho cherchait à le consoler. Entre autres raisons : Seigneur, lui disait-il, relevez la tête, réjouissez-vous si vous pouvez, et rendez grâces au ciel de n'avoir du moins, après avoir été porté par terre, aucune côte rompue. Ne savez-vous pas que où l'on donne on reçoit, et que là où il y a des chevilles il n'y a pas toujours du lard? Faites la figue au médecin, puisque vous n'avez pas besoin de lui pour guérir cette maladie. Retournons chez nous, et cessons d'aller chercher les aventures dans des terres inconnues. Tout bien considéré, c'est moi qui perds le plus ici quoique vous soyez le plus maltraité. J'ai laissé avec le gouvernement le désir d'être gouverneur, mais je n'ai pas perdu l'envie d'être comte, ce qui ne pourra jamais avoir lieu si vous renoncez à être roi en quittant la profession de la chevalerie, ainsi mes espérances s'en vont en fumée. Tais-toi, Sancho, tu vois bien que ma retraite ne doit durer qu'un an. Je reprendrai aussitôt après mes honorables exercices, et je ne manquerai ni de royaume à conquérir ni de comté à te donner. Dieu vous entende, uit Sancho, et que le péché soit sourd? J'ai toujours entendu dire qu'une bonne espérance vaut mieux qu'une mauvaise possession.

Ils en étaient là quand don Antonio entra d'un air extrêmement satisfait. Bonnes nouvelles, dit-il, seigneur Don Quichotte, don Grégorio et le renégat qui est allé le chercher sont déjà arrivés au port; que dis-je, au port? ils sont chez le vice-roi et seront ici dans un moment. Don Quichotte en montra quelque satisfaction ot dit : Je l'avoue, j'aurais préféré que la chose

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