PARTIE II. CHAPITRE LXV
tournât autrement, parce qu'alors j'aurais été contraint de passer en Barbarie, où, par la force de mon bras, j'aurais donné la liberté non seulement à don Grégorio, mais encore à tous les chrétiens qui se trouvent en captivité. Mais que dis-je, misérable! ne suis-je pas le vaincu, ne suis-je pas le renversé, le condamné à ne porter les armes de toute une année? Que puis-je promettre, de quoi puis-je me vanter s'il m'appartient plutôt de manier la quenouille que l'épée? Cessez sur ce point, seigneur, dit Sancho. Vive la poule encore qu'elle ait la pépie. Aujourd'hui pour toi, demain pour moi. Dans toutes ces affaires de rencontres et de chutes, on ne peut compter sur rien ; celui qui tombe aujourd'hui peut se relever demain, à moins qu'il n'aime mieux garder le lit, c'est-à-dire se laisser tellement abattre qu'il ne puisse recouvrer de nouvelles forces pour de nouveaux combats. Levez-vous donc pour recevoir don Grégorio, car tout le monde me paraît en l'air, et il doit être déjà dans la maison. Sancho disait vrai, car le renégat et don Grégorio ayant rendu compte au vice-roi du succès de l'expédition, le jeune homme, empressé de voir Anne Félix, était venu avec le renégat chez don Antonio. Dans la traversée il avait changé les habits de femme sous lesquels il était parti d'Alger contre ceux d'un esclave parti avec lui ; mais en quelque habit qu'il fût, il n'aurait pas paru moins digne d'être envié, servi et estimé, car il était d'une beauté surprenante et paraissait avoir dix-sept à dix-huit ans. Ricote et sa fille allèrent à sa rencontre, le père pleurant de joie, la jeune fille avec un maintien modeste. Les amants ne s'embrassèrent pas, car où existe beaucoup d'amour il n'y a pas beaucoup de hardiesse. Les deux beautés réunies de don Grégorio et d'Anne Félix excitèrent l'admiration de tous ceux qui étaient présents ; le silence des deux amants était assez expressif, et leurs yeux plus que leurs paroles furent les interprètes de leur joie et de leurs honnêtes sentiments. Le renégat raconta les moyens dont il s'était servi pour délivrer don Grégorio; celui-ci fit le récit des dangers qu'il avait courus dans la maison des femmes auprès desquelles il avait été placé. Il abrégea son discours, et, par la sobriété de ses paroles, il fit voir que la raison en lui avait devancé l'âge. Finalement, Ricote paya généreusement les rameurs
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et le renégat. Celui-ci rentra dons le giron de l'Église, et de membre gangrené devint sain et net par le secours du repentir et de la pénitence. Deux jours après, don Antonio et le viceroi s'occupèrent des moyens d'obtenir, pour Anne Félix et son père, la permission de rester en Espagne; il ne leur paraissait pas qu'il y eût de l'inconvénient à y garder une fille si pieuse et un père si plein de loyales intentions. Don Antonio, que d'autres affaires appelaient à la cour, offrit d'y suivre cette négociation, donnant à entendre qu'avec des présents et des protections, on y venait à bout de beaucoup de choses difficiles. Non, dit Ricote, qui se trouvait présent, il n'y a rien à espérer de l'argent ni de la faveur; car dons, prières, promesses, douleurs, sont sans accès auprès du grand don Bernardino de Velasco, comte de Salazar, chargé par le roi de notre expulsion. Quoiqu'il sache allier la miséricorde à la justice, il a vu que tout le corps de notre nation est souillé et pourri, et il use plutôt du cautère qui brûle que de l'onguent qui adoucit. C'est pourquoi, avec prudence, sagacité, diligence, et favorisé par la crainte qu'il inspire, il a porté sur ses robustes épaules le poids de cette difficile entreprise; il l'a mise à fin, sans que nos fraudes, nos ruses, nos stratagèmes, nos soins et toute notre industrie aient pu endormir ses yeux d'Argus, qu'il tient toujours ouverts afin qu'aucun de nous ne demeure, ne se recèle comme une plante cachée, qui, avec le temps, pourrait pulluler et produire des fruits venimeux dans cette Espagne, aujourd'hui si nette et si bien débarrassée des craintes où la tenait notre multitude. Héroïque résolution du grand Philippe III! sagesse inouïe d'en avoir confié l'exécution à don Bernardino de Velasco! Quoi qu'il en soit, dit don Antonio, j'y mettrai tous mes soins quand j'y serai, fasse ensuite le ciel ce qu'il voudra. Don Grégorio viendra avec moi consoler ses parents, qui doivent être fort affligés de son absence. Anne Félix restera dans ma maison avec ma femme, ou bien dans un couvent, et je sais que le seigneur vice-roi trouvera bon que le bon Ricote demeure chez lui jusqu'à ce qu'on voie la tournure que prendra L'affaire. Le vice-roi donna son assentiment à tout. DonGrégorio, instruit de ce qui se passait, refusait d'abord de quitter Anne Félix. Cependant, le désir de voir ses parents,