PARUE 11. CHAPITRE LXVI
laquais quand j'en sortis. J'ai voulu me marier sans combattre, parce que la jeune lille me plaisait; mais je fus bien trompé dans mon attente, car vous ne fûtes pas plus tôt parti du château que le duc mon seigneur me fit donner cent coups de bâton pour n'avoir pas suivi les ordres qu'il m'avait donnés avant d'entrer en lice. La fin du tout a été que la jeune fille est déjà religieuse, que dona Rodriguez est retournée en Castille, et que moi, je vais à Barcelone porter des lettres au vice-roi de la part de mon maître. J'ai ici une calebasse pleine de bon vin ; si vous désirez en prendre un trait pur, quoiqu'il soit un peu chaud, avec un morceau de fromage de Tronchon, il y a de quoi exciter la soif quand elle dort. J'accepte l'offre, dit Sancho, et trêve de cérémonie ; que le bon Tosilos nous serve à boire en dépit de tous les enchanteurs qu'il y ait aux Indes. Sancho,dit Don Quichotte, tu es le premier glouton du monde et le plus grand ignorant de la terre, puisque tu ne t'aperçois pas que ce courrier est enchanté, et que c'est un faux Tosilos : reste avec lui, rassasie-toi : moi je vais aller devant à petits pas, en attendant que tu me rejoignes.
Tosilos se mit à rire ; il tira sa calebasse, prit son fromage dans son sac avec du pain, puis lui et Sancho s'assirent sur l'herbe fraîche, et en parfait accord travaillèrent si bien qu'ils ne laissèrent absolument rien de ce que contenaient la gourde et le bissac, et léchèrent les lettres parce qu'elles sentaient le fromage. Tosilos dit à Sancho : Je crois, ami, que ton maître doit être fou. Comment doit, répondit Sancho, il ne doit rien à personne. Il paye tout, et surtout quand la monnaie est la folie. Je le vois bien, et je le lui dis à lui-même ; mais de quoi cela sert-il, surtout à présent qu'il est anéanti pour avoir été vaincu par le chevalier de la Blanche Lune? Tosilos lui demanda le récit de cette aventure ; mais Sancho répondit qu'il serait malhonnête de faire attendre son maître ; qu'un autre jour, s'ils se rencontraient, il trouverait le temps de le satisfaire. Il se leva, secoua ses habits, fit tomber les miettes restées dans sa barbe, poussa le grison devant lui, et disant adieu à Tosilos, rejoignit son maître, qui l'attendait à l'ombre d'un arbre.