PARTIE II. CHAPITRE LXV1I
toutefois sans préjudice de celui de Dulcinée, à qui tu fais grand tort par les délais que tu apportes à te fustiger et châtier ta chair, que je voudrais voir mangée des loups, puisque tu aimes mieux la garder pour les vers, que de la faire servir au soulagement de cette dame infortunée. Seigneur, répondit Sancho, s'il faut vous dire la vérité je ne puis me persuader que les coups de fouet de mes fesses aient quelque chose à voir avec les enchantements des enchantés. C'est comme si nous disions : la tète vous fait mal, frottez-vous les genoux. Au moins j'oserai bien jurer que, dans toutes les histoires de chevalerie errante que vous avez lues, vous n'avez pas trouvé un seul désenchantement par coups de fouets. Mais que ce soit oui ou non, je me les donnerai quand la volonté m'en viendra, et que j'aurai le temps et la commodité de le faire. Dieu le veuille, répondit Don Quichotte, et te fasse la grâce de te pénétrer de l'obligation où tu es d'assister ma dame, qui est aussi la tienne, puisque tu es à moi.
Ils cheminaient toujours en devisant ainsi, et arrivèrent à l'endroit où ils avaient été renversés et foulés aux pieds par les taureaux. Don Quichotte le reconnut. Voici, dit-il, la prairie où nous rencontrâmes les gentilles bergères et les galants bergers qui voulaient imiter et renouveler ici la pastorale Arcadie, projet aussi neuf que judicieux. Pour l'imiter à notre tour, et si ce dessein te plaît, Sancho, je serais d'avis que nous aussi nous nous fissions bergers au moins pendant tout le temps de ma retraite. J'achèterai quelques brebis et toutes les choses nécessaires aux occupations pastorales, je m'appellerai le berger Quichotis, et toi, le berger Pancino. Nous irons par les montagnes, les bois, les prairies, chantant ici, soupirant ailleurs, nous désaltérant au liquide cristal des fontaines, sur le bord des limpides ruisseaux, des fleuves abondants, Le chêne bienfaisant nous prodiguera son doux fruit ; le liège robuste nous fournira des sièges commodes ; le saule, une ombre salutaire; les roses, leur parfum ; les prairies, leurs tapis nuancés des plusriches couleurs ; un air pur et brillant nous rafraîchira de son haleine; la lune et les étoiles nous prêteront leur douce lumière au milieu de l'obscurité de la nuit. Les chants feront nos plaisirs ; les soupirs même auront pour nous des charmes :
Apollon nous dictera des vers, l'Amour des idées, et nous nous rendrons fameux non seulement dans ce siècle, mais dans les siècles à venir. Pardieu ! dit Sancho, ce genre de vie me plaît extrêmement, et semble fait pour moi. Maître Nicolas le barbier et le bachelier Samson Carrasco n'en auront pas plus lût été témoins qu'ils voudront le suivre et se faire bergers avec nous. Dieu veuille même qu'il ne prenne pas fantaisie au curé de se mettre de la partie, car il est joyeux et aime à se divertir. Tuas * bien raison, Sancho, reprit Don Quichotte; si le bachelier Samson entre dans le corps pastoral, comme je n'en doute pas, il pourra s'appeler le pasteur Sansonino ou bien Carrascon, et le barbier Nicolas, Niculoso, comme l'ancien Boscan lut surnommé .Xemoroso. Pour le curé, je ne sais trop quel nom nous lui donnerons, à moins de le dériver de sa qualité, et de l'appeler le berger Curiambro. Les bergères dont nous devrons être les amants, nous leur trouverons des noms aussi aisément qu'on choisit des poires, et comme celui de ma dame convient aussi bien à une bergère qu'à une princesse, je n'ai pas besoin de me mettre en peine d'en chercher un autre qui lui aille mieux. Toi, Sancho, tu donneras à la tienne le nom que tu voudras. Je ne pense pas, dit Sancho, lui en donner d'autre que celui de Teresona, qui s'appliquera juste à son embonpoint et à son véritable nom, puisqu'elle s'appelle Thérèse. Lorsque je la célébrerai dans mes vers, je prouverai la chasteté de mes désirs, puisque je n'irai pas chercher mon pain blanc dans la maison d'autrui. Pour le curé, il sera bon qu'il n'ait pas de bergère, pour donner bon exemple, et si le bachelier en veut une, c'est son affaire. Vrai dieu ! dit Don Quichotte, quelle vie nous allons nous donner, Sancho, mon ami! que de chalumeaux vont enchanter nos oreilles, que de musettes deZamora, de tambourins, de sonnettes et de rebecs l ! Si nous avions à joindre à ces j dilférents genres de musique le son des albogues*, il ne nous manquerait presque aucun instrument pastoral. — Qu'est-ce que c'est que des albogues? demanda Sancho, je n'en ai jamais entendu parler, et n'en ai jamais vu.— Les albogues sont des plaques semblables au dessous d'un chandelier de cuivre, qui j
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