PARTIE 11. CHAPITRE LXV11I
nante, par dessus le marché. La masse, les grognements, la promptitude de l'irruption de ces animaux immondes entraîna pèle-mèle sur le sol, le bat, les armes, legrison, Rossinante, Sancho et Don Quichotte. Sancho, après avoir reconnu à qui il avait afïairc, se leva du mieux qu'il put, et demanda à son maître son épée pour tuer au moins une demi-douzaine de ces incivils animaux. Laisse-les, ami, répondit Don Quichotte, cet affront est une punition de mon péché, un juste châtiment du ciel; le chevalier errant qui s'est laissé vaincre doit être mangé des chiens, piqué des guêpes, et foulé aux pieds par les pourceaux. C'est apparemment aussi une punition du ciel, dit Sancho, si les écuyers des chevaliers vaincus sont piqués des mouches, mangés des poux, et tourmentés par la faim. Si nous autres écuyers, nous étions les fils des chevaliers que nous servons, ou leurs proches parents, il ne serait pas étonnant que la peine de leurs fautes nous suivit jusqu'à la quatrième génération. Mais qu'ont à démêler les Pan cas avec les Quichottes. Cherchons pour le moment à nous remettre en place, et dormons le peu qu'il reste de nuit. Demain il fera jour, et nous nous rétablirons. Dors, toi, Sancho, répondit Don Quichotte, tu es né pour dormir; mais moi qui suis fait pour veiller, je vais lâcher la bride à mes pensées jusqu'au jour, et les exhaler dans un madrigal que j'ai composé de mémoire cette nuit même. Il me semble, dit Sancho, que les soucis qui permettent de composer des vers ne sont pas bien grands ; que votre gi àce versifie tant qu'il lui plaira, moi je dormirai tant que je pourrai. Aussitôt, prenant autant de terrain qu'il lui en fallait, il s'enveloppa et s'endormit sans que dettes, caution, ni chagrin aucun l'en empêchassent. Don Quichotte, appuyé contre le troncd'un hêtre ou d'un liège (Cid Hamet n'a pas dit lequel), et, sans autre accompagnement que ses soupirs, chanta les vers suivants :
Amour, quand je pense au mal terrible que tu me fais souffrir, je cours à la mort, croyant ainsi arriver au terme de mon mal immense.
Mais arrivé à ce port de salut dans cette mer de souffrances, je sens un tel plaisir que la vie revient en moi, et je ne touche pas le but.
Ainsi, vivre me tue, la mort me rappelle à la vie: condition inouïe qoe celle que m'ont faite la mort et la vie.