‹ Histoire de Don Quichotte de la MancheChapitre 294 sur 310 · PARTIE II. CHAPITRE IAX · texte numérisé non relu

PARTIE II. CHAPITRE IAX

valier, plus dur que marbre, ù mes plaintes, ou du moins ceux qui m'ont vue m'ont jugée telle : si l'Amour, touché de mes maux, n'en eût placé le remède dans le martyre de ce bon écuyer, je serais restée dans l'autre monde. L'Amour eût aussi bien pu le placer dans le martyre de mon âne, dit Sancho, je lui en aurais su bon gré. Mais, dites-moi, madame (le ciel puisse vous accommoder d'un amant plus facile que mon maître), qu'avez-vous vu dans l'autre monde? qu'y a-t-il en enfer, car ceux qui meurent désespérés sont obligés d'aller s'arrêter là? La vérilé, répondit Altisidore, est qu'apparemment je n'ai pas dû mourir complètement, car je ne suis point entrée en enfer, et certes, si j'y étais entrée, je n'en aurais pu sortir comme je l'aurais voulu. En réalité, je me suis arrêtée à la porte, où je vis une douzaine de diables jouant à la balle en chausses et en pourpoint, avec des rabats de point de Flandre, et des manchettes de même, à quatre doigts du poignet, pour faire paraître la main plus longue. Ils avaient des raquettes de feu, et ce qui m'étonna le plus, ce fut qu'au lieu de balles, ils se servaient de livres qui paraissaient remplis de vent et de bourre, chose merveilleuse et nouvelle. Cela m'étonna moins que cette autre remarque : les joueurs qui gagnent se réjouissent, et ceux qui perdent ne sont pas contents, ce qui me semble assez naturel : mais là tous grondaient, tous grognaient, tous se maudissaient. Il n'y a rien d'étonnant, dit Sancho ; les diables, qu'ils jouent ou non, qu'ils perdent ou qu'ils gagnent, ne peuvent jamais être contents. Cela doit être, répondit Altisidore ; mais une autre chose me parait, je veux dire me parut alors surprenante, c'est qu'après le premier jet, aucune balle ne restait entière, aucune ne pouvait servir une seconde fois ; ainsi, ils faisaient une consommation de livres vieux ou nouveaux, à faire plaisir. Un de ces livres tout neuf, flamblant et bien relié, reçut un tel coup, que les entrailles sortirent, c'est-à-dire les feuilles se dispersèrent. Un des diables dit à un autre : Regarde quel livre c'est, et ce diable répondit : — C'est la seconde partie de l'histoire de Don Quichotte de la Manche, non celle composée par Cid Hamet, le premier auteur, mais celle d'un Aragonais qui se dit natif de Tordesillas. Ote-la d'ici, rc- ■ partit le premier, et jette-la dans l'abîme de l'enfer, que je ne la

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voie pas. Ce livre est-il donc si mauvais? dit l'autre. — Si mauvais, reprit le premier, que je n'aurais pu le faire pire avec tous mes efforts. Les diables continuèrent leur jeu, pelotant d'autres livres, et moi, pour avoir entendu nommer Don Quichotte, que je chéris si tendrement, j'ai tâché de conserver la mémoire de cette vision. Oui, sans doute, ce devait être une vision, dit Don Quichotte, car je suis seul au monde de ce nom, et déjà cette histoire court de main en main, mais ne s'arrête dans aucune, parce que chacun lui donne du pied. Je n'ai pas été ému d'entendre qu'on m'envoie dans les ténèbres de l'abîme, ou sur la terre au grand jour, parce que je ne suis point celui dont parle cette histoire. Si elle était bonne, tidèle et vraie, elle aurait des siècles de vie ; mais si elle est mauvaise, de sa naissance à son enterrement le chemin ne sera pas long.

Altisidore allait continuer ses plaintes amoureuses quand Don Quichotte lui dit : Je vous ai exprimé plusieurs fois, madame, combien il m'est douloureux que vous m'ayez choisi pour l'objet de vos pensées, puisque je ne puis vous offrir que de stériles remercîments. Je suis né pour appartenir à Dulcinée du Toboso : le destin, s'il existe, m'a consacré à elle; croire qu'une autre beauté puisse usurper dans mon âme la place qu'elle y occupe, c'est espérer l'impossible, Ce que je dis doit suffire pour vous désabuser et vous faire rentrer dans les bornes de l'honnêteté; car à l'impossible nul n'est tenu. A ces mots, Altisidore feignit d'être courroucée. Vive Dieu, dit-elle, don Merluche, âme de mortier, noyau de datte, plus entêté, plus dur qu'un vilain que l'on sollicite quand il dresse au but sa visée, si je mejettesurvousje vous arrache les yeux. Croyezvous, par hasard, don vaincu, don roué de coups de bâton, que je me suis laissé mourir pour vous? Apprenez que tout ce que vous avez vu cette nuit n'était qu'une feinte. Je ne suis pas femme à supporter, pour de tels chameaux, la plus petite souffrance au bout de mon doigt, a plus forte raison, pour me laisser mourir. Je le crois bien, dit Sancho, toutes ces morts d'amoureux ne sont que pour rire; ils peuvent le dire, mais le faire, Judas le croie.

En ce moment entra dans la chambre le poêle musicien qui avait chanté les deux stances. Il fit une grande révérence à Don

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Quichotte, et lui dit : Seigneur chevalier, daignez, je vous prie, me compter au nombre de vos plus dévoués serviteurs ; il y a longtemps que je vous suis affectionné, tant pour votre réputation que pour vos hauts faits d'armes. Seigneur, répondit Don Quichotte, veuillez m'apprendre qui vous êtes, afin que ma courtoisie réponde à votre mérite. Je suis, répondit le jeune homme, le musicien panégyriste de la nuit passée. Certainement, dit Don Quichotte, votre seigneurie a une fort belle voix; mais ce que vous avez chanté ne m'a point paru fort à sa place. Qu'ont de commun les stances de Garcilaso avec la mort de cette demoiselle? Ne vous étonnez point de cela, répondit le musicien, c'est l'usage parmi les poètes imberbes de notre temps. Chacun écrit comme il l'entend, pille ce qui lui plaît, que cela vienne à propos ou non ; il n'y a point de sottises qu'ils chantent ou qu'ils écrivent qui ne soient attribuées à des licences poétiques. Don Quichotte aurait voulu répondre, mais il en fut empêché par le duc et la duchesse qui venaient le voir. Il y eut entre eux une longue et agréable conversation, dans laquelle Sancho dit tant de mots plaisants et malins, qu'ils ne pouvaient se lasser d'admirer à la fois son esprit et s? naïveté. Don Quichotte demanda la permission de partir le jour même, car aux chevaliers vaincus comme lui, une étable convenait mieux qu'un palais. Ils y consentirent de bonne grâce, et la duchesse lui demanda s'il avait du ressentiment contre Altisidore. Madame, répondit Don Quichotte, tout le mal de cette demoiselle ne vient que de l'oisiveté. Le remède en est dans une occupation honnête et continuelle. Elle m'a dit tout à l'heure qu'en enfer on portait de la dentelle; sans doute elle sait en faire, qu'elle s'y occupe sans relâche ; en maniant les fuseaux, son esprit ne lui retracera pas sans cesse l'image de celui qu'elle aime. Tel est mon avis, mon conseil et la vérité. C'est aussi le mien, dit Sancho, car de ma vie je n'ai vu ouvrière en dentelle mourir d'amour. Les demoiselles bien occupées pensent plus à finir leur tâche qu'à l'amour. Pour moi, lorsque je fouis la terre, je ne pense pas à ma Thérèse, qui m'est pourtant plus chère que les cils de mes yeux. Vous avez bien raison, dit la duchesse, je veux qu'à l'avenir Altisidore s'occupe de ces ouvrages délicats dans lesquels elle excelle. Il

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