PARTI K II. CHAPITRE LXX
la communiquer gratis1 aux autres. Tu as raison, ami Sancho, répondit Don Quichotte, Altisiclore a très mal fait de ne te pas donner les chemises qu'elle t'avait promises. La vertu que tu as t'a bien été donnée gratis, elle ne t'a coûté aucune élude, mais le martyre de ta personne est au-dessus de toute étude. Pour moi, je puis te dire que, si tu avais voulu que je te payasse les coups de fouet du désenchantement de Dulcinée, tu en aurais reçu un bon prix. Je ne sais pourtant si le salaire ne nuira pas à la guérison, et je ne voudrais pas que le prix empêchât la cure. Au bout du compte, nous ne perdrons rien pour en faire essai ; vois, Sancho, ce que tu demandes ; fouettetoi promptement, et paye-toi par tes mains, puisque tu as mon argent. Cette offre fit ouvrir à Sancho des yeux et des oreilles d'une palme ; il consentit dans son cœur à se fouetter de bonne grâce, et dit à son maître : Maintenant c'est bien, seigneur, je veux me disposer à donner satisfaction à vos désirs, puisque j'y trouve mon profit. L'amour que j'ai pour ma femme et pour mes enfants me fait paraître intéressé ; dites-moi ce que vous voulez me donner pour chaque coup. S'il me fallait te payer, Sancho, répondit Don Quichotte, en raison de la grandeur et de la nature du service, le trésor de Venise et les mines du Potosi seraient peu de chose. Vois ce que tu as à moi, et fixe toimême le prix de chaquecoup.il y a, répond Sancho, trois mille trois cents et tant de coups ; je m'en suis déjà donné cinq, reste le surplus. Que ces cinq passent pour et tant. Venons aux trois mille trois cents : à un quartillo 2 chacun (je n'en rabattrai rien quand tout le monde me l'ordonnerait), cela fait trois mille trois cents quartillos. Les trois mille font mille cinq cents demi-réaux, qui font sept cent cinquante réaux ; les trois cents font cent cinquante demi-réaux, ou soixante-quinze réaux, qui, joints aux sept cent cinquante, font en tout huit cent vingtcinq réaux. Je prélèverai cette somme sur ce que j'ai à vous, et rentrerai dans ma maison riche et content, quoique bien fouetté. On ne prend pas les truites.... Je n'en dis pas davantage. 0 béni Sancho ! aimable Sancho ! répondit Don Quichotte. Combien Dulcinée et moi serons obligés de te servir tous les
1 De bobilis bobilis.
- Un quart de réal, cinq liards.
jours que Dieu nous accordera ! Si elle recouvre son premier élut (et il est .impossible qu'elle ne le recouvre pas), son infortune deviendra félicité, et nia défaite le plus heureux triomphe. Vois, Sancho, quand tu veux commencer, je te donne centréaux de plus si tu veux t'y mettre promptement. Quand? dit Sancho; cette nuit sans faute. Faites en sorte que nous la passions en pleine campagne, à ciel ouvert, et moi je m'ouvrirai la peau.
La nuit que Don Quichotte attendait avec la plus grande impatience arriva enfin. Il lui semblait qu'Apollon avait brisé les roues de son char, et que le jour était plus long que de coutume; c'est ce qui arrive aux amoureux, qui ne mesurent jamais l'accomplissement de leurs désirs. Enfin, ils entrèrent sous le frais ombrage de quelques arbres un peu éloignés du chemin , où laissant vides la selle et le bal de Rossinante et du grison, ils s'étendirent sur la verdure, et soupèrent avec les provisions de Sancho. Celui-ci faisant une discipline forte et flexible du licou de son àne, se retira à vingt pas de là dans les haies. Don Quichotte le voyant aller d'un air dégagé et résolu, lui dit: Ami, prends garde de te mettre en pièces ;que les coups s'attendent l'un l'autre, ne te hâte point tant dans la carrière, que l'haleine vienne à te manquer au milieu: je veux dire, ne te fouette pas avec tant d'ardeur que la vie te manque avant d'atteindre le nombre exigé. Mais, afin que tu ne perdes pas pour une carte de plus ou de moins, je me tiendrai ici à l'écart, comptant sur mon rosaire les coups que tu te donneras. Que le ciel te favorise comme ta bonne intention le mérite. Un bon payeur ne craint pas de fournir des gages, dit Sancho. Je veux m'en donner de manière à souffrir sans m'ôter la vie ; c'est sans doute en cela que consiste le miracle. Il se dépouilla aussitôt de la ceinture en haut, et, saisissant la corde, commença à se frapper, et Don Quichotte à compter les coups. Sancho s'en était bien donné six ou huit quand le jeu commença à lui paraître lourd et le prix bien modique: il s'interrompit donc un moment pour dire à son maître qu'il en appelait connue d'abus; que chaque coup de fouet, comme il se les donnait, méritait d'ôtre p tyé un demi-réal, et non un quartiilo. Poursuis, ami Sancho, dit Don Quichotte, ne faiblis pas,