PARTIE 11. CHAPITRE I.MI
daine l'incomparable Dulcinée du Toboso, c'estce seigneur que
vous voyez ici présent, c'est mon maître: tout autre Don Quichotte, tout autre Sancho ne sont que rêveries et mensonges. Par Dieu, je le crois, répondit don Alvar, car, en quatre mots que vous avez dits, ami, vous avez montré plus de grâces que l'autre Sancho dans les nombreux discours que je lui ai entendu tenir. Il avait plus du glouton que du beau parleur, et d'un sot que d'un plaisant. Je crois fermement que les enchanteurs qui persécutent le bon Don Quichotte m'ont voulu persécuter moi aussi avec Don Quichotte le mauvais; mais, pourtant, je ne sais qu'en dire, car j'oserais bien jurer que j'ai laissé ce dernier dans la maison des fous à Tolède, pour qu'on l'y traite, et maintenant je vois reparaître ici à l'improviste un autre Don Quichotte, quoique bien différent du mien. Je ne sais, dit Don Quichotte, si je suis bon, mais je sais bien, du moins, que je ne suis pas le mauvais; et la preuve, seigneur don Alvar, c'est que de ma vie je ne suis allé à Saragosse. Au contraire, pour avoir appris que ce Don Quichotte fantastique s'était trouvé aux joutes de cette ville, je n'y voulus point entrer, afin de démontrer l'imposture à tout le monde. Je poursuivis mon chemin jusqu'à Barcelone, séjour de la courtoisie, asile des étrangers, hôpital des pauvres, patrie des hommes vaillants, refuge des offensés, centre commun de toutes les amitiés sincères, ville unique par son site et sa beauté; quoique les événements qui m'y sont arrivés ne soient rien moins qu'agréables, et très fâcheux au contraire, le plaisir de l'avoir vue me les fait supporter sans regret. Enfin, seigneur don Alvar Tarfé, je suis Don Quichotte de la Manche, celui dont parle la renommée, et non ce misérable qui a voulu usurper mon nom et se faire honneur de mes pensées. Je supplie votre grâce, sur ses devoirs de gentilhomme, de vouloir bien faire, devant l'alcade de ce lieu, la déclaration que vous ne m'aviez jamais vu de votre vie jusqu'à présent, et que je ne suis point le Don Quichotte imprimé dans la seconde partie, et que Sancho, mon écuyer que voici, n'est pas celui que vous avez connu. Je le ferai de bien bon cœur, répondit don Alvar, mais c'est une chose digne d'admiration que de voir en même temps deux Don Quichotte et deux Sancho, si conformes par le nom, si différents dans les actions. Je
répète, et je crois que je n'ai pas vu ce que j'ai vu, que ce qui m'est arrivé ne m'est point arrivé. Il faut, seigneur, dit Sancho, que votre grâce soit enchantée comme madame Dulcinée du Toboso, et plût à Dieu que votre désenchantement ne tint qu'à trois mille trois cents et tant de coups de fouet, comme ceux que je me donne pour elle ; je me les appliquerais sans aucun intérêt. Je ne sais ce que vous voulez dire avec ces coups de fouet, reprit don Alvar. Ce serait long à vous raconter, répondit Sancho, mais je vous l'apprendrai si nous suivons le même chemin. L'heure de diner arriva sur ces entrefaites; Don Quichotte et don Alvar dînèrent ensemble. L'alcade du lieu entra par hasard dans l'hôtellerie avec un greflier. Don Quichotte devant cet alcade, présenta sa requête et exposa qu'il importait à ses droits que le seigneur don Alvar Tarfé, le gentilhomme qui était là présent, déclarât devant sa grâce qu'il ne connaissait pas le Don Quichotte de laManche également présent, et qu'il n'était pas le Don Quichotte dont il était question dans une histoire intitulée : Seconde partie de Don Quichotte de la Manche, composée par un certain Arellaneda , natif de Tordesillas. L'alcade procéda juridiquement ; la déclaration fut revêtue de toute l'autorité des formes usitées en pareil cas. Don Quichotte et Sancho s'en réjouirent extrêmement, comme si la chose eût été fort importante, et qu'il n'eût pas suffi de leurs paroles et de leurs actions pour bien distinguer les deux Don Quichotte et les deux Sancho. Les deux gentilshommes se firent force compliments, et le héros de la Manche montra tant de sagesse et d'esprit qu'il acheva de désabuser don Alvar, qui se croyait sous l'influence d'un enchantement pour avoir touché de la main deux Don Quichotte si différents l'un de l'autre. Le soir venu, ils partirent ensemble de l'hôtellerie. Au bout d'une demi-lieue, le chemin se partageait en deux : l'un conduisait au village de Don Quichotte, l'autre était celui que devait suivre don Alvar. Dans ce court espace, Don Quichotte lui raconta le malheur de sa défaite, l'enchantement de Dulcinée, et le moyen de le détruire, tous nouveaux sujets d'admiration pour don Alvar. Il embrassa le maître et l'écuyer, et poursuivit son chemin. Dou Quichotte continua le sien, et passa la nuit si mis des arbres, pour fournir à Sancho le moyen de terminer sa