PARTIE II. CHAPITRE LXX1II. i7(J
pénitence. Il y procéda comme la nuit précédente, aux dépens de î'écorce des hêtres, beaucoup plus que de ses épaules, car il les préserva si bien que les coups n'en auraient pas chassé une mouche, si elle y avait été posée. Don Quichotte, toujours abusé, n'omit pas un seul coup du compte, et trouva qu'avec ceux de la nuit précédente, il y en avait trois mille vingt-neuf. Ce jour-là le soleil parut se lever plus tôt qu'à l'ordinaire, pour être témoin du sacrifice de Sancho; à sa lumière, ils se remirent en route, s'entretenant de l'erreur où ils avaient trouvé don Alvar, et de l'heureuse idée qu'ils avaient eue de lui faire signer une déclaration aussi authentique, et devant la justice. Ils cheminèrent toute la journée et la nuit, sans qu'il leur arrivât rien 'qui soit digne d'être raconté, sauf l'accomplissement de la tâche de Sancho pendant cette nuit. Don Quichotte en ressentait une joie extrême, et attendait le; jour avec impatience pour voir s'il ne rencontrerait pas en chemin sa dame Dulcinée désenchantée. Aussi, dans la route, il ne rencontrait pas une femme sans aller reconnaître si c'était Dulcinée du Toboso, tant il avait de contiance dans l'infaillible promesse de Merlin. Plein de ces pensées et de ces espérances, ils arrivèrent sur le sommet d'une colline d'où ils découvrirent leur village. A cette vue, Sancho se mit à genoux et s'écria : Ouvre les yeux, patrie désirée, vois revenir à toi ton fils Sancho, sinon bien riche, du moins très bien fouetté. Ouvre les bras, et reçois aussi ton fils Don Quichotte, qui, s'il revient vaincu par un bras étranger, revient vainqueur de lui-même, ce qui, selon ce qu'il m'a dit, est la plus grande victoire que l'on puisse ambitionner. J'apporte de l'argent, car, si j'ai reçu de bons coups de fouet, j'étais bien assis sur ma monture. Laisse laces folies, Sancho, dit Don Quichotte, et allons droit à notre village, où nous donnerons carrière à notre imagination et tracerons le plan de la vie pastorale que nous devons mener. En disant ces mots, ils descendirent la côte et s'approchèrent de chez eux.