‹ Histoire de Don Quichotte de la MancheChapitre 36 sur 310 · PARTIE 11. CHAPITRE Mil · texte numérisé non relu

PARTIE 11. CHAPITRE Mil

qu'il eût à prendre garde aux suites : le poète le lit, la traita comme n'auraient pas fait des duègnes, et elle se trouva satislàite de se voir ainsi famée, quoique diffamée.

A ceci se rapporte aussi ce que l'on raconte du berger qui mit le feu au fameux temple de Diane, qui passait pour une des sept merveilles du monde, et le détruisit : il ne l'avait fait que pour immortaliser son nom chez les races futures; et, quoiqu'il fût défendu de le nommer, de faire mention de lui de vive voix ou par écrit, pour éviter que son désir fût accompli, on sut cependant qu'il s'appelait Érostrate.

A ce propos revient encore ce qui se passa entre le grand empereur Charles-Quint et un cavalier romain : l'empereur voulut voir ce fameux temple de la Rotonde, que les anciens nommèrent le temple de tous les dieux1, et qu'aujourd'hui, par une meilleure consécration, on appelle le temple de tous les saints. C'est le monument le plus entier qui ait survécu de tous ceux qu'édifia jadis le paganisme dans Rome et celui qui justifie le mieux la haute idée que nous avons de la grandeur et de la magnificence de ses fondateurs : il a la forme d'une demi-orange, son étendue est immense et l'intérieur est très clair, quoique la lumière n'y pénètre que par une fenêtre, ou pour mieux dire, par une ouverture ronde qui est au sommet. L'empereur, regardant par ce trou, admirait la beauté de l'édifice; à côté de lui était un chevalier romain qui lui faisait remarquer les beautés et la délicatesse de ce chef-d'œuvre d'architecture. Après s'être retirés de l'ouverture, le chevalier dit à l'empereur : Sacrée Majesté, pendant que vous regardiez par cette ouverture, j'ai eu mille fois envie de vous saisir à brasle-corps, et de me précipiter en bas avec votre majesté, pour laisser de moi une mémoire éternelle. Je vous remercie, dit l'empereur, de n'avoir pas effectué une si mauvaise pensée, mais dorénavant, je ne vous donnerai point occasion de faire preuve de votre loyauté : en conséquence, je vous défends de me parler jamais, et de paraître en ma présence. Et par ces paroles, il lui rendit la justice qu'il méritait. Je veux dire, Sancho, que le désir d'acquérir du renom est

1 Le Panthéon.

;,r, DON QUICHOTTE.

vit et puissant en nous, Que penses-tu qui fit précipiter, du liant d'un pont dans le Tibre, Horatius Coclès, armé de toutes pièces? Oui lit brûler la main et le bras à Mutius Scévola? nui poussa Curtius à s'élancer dans ce gouffre ardent et profond qui s'ouvrit au milieu de Rome? Quel motif, malgré les aucuns sinistres qu'il rencontra, fit passer le Rubicon à César? Pour citer des exemples plus récents, quelle raison fit percer les navires et laissa sans retraite et isolés les valeureux Espagnols conduits par le courtois Cortez' dans le nouveau monde? Toutes ces grandes actions, et beaucoup d'autres, furent, sont et seront des œuvres de la renommée à laquelle aspirent les mortels, comme récompense et comme une partie; de l'immortalité que leur ont méritée leurs grandes actions. Quant à nous, chrétiens catholiques et chevaliers errants, nous devons plus ambitionner la gloire des siècles futurs, qui est éternelle dans les régions célestes et éthérées, que la vanité d'une renommée qui s'obtient dans ce monde périssable; quelque temps qu'elle dure, elle se terminera avec ce monde, dont la fin est marquée. Ainsi, Sancho, nos œuvres ne doivent sortir jamais des limites prescrites par la religion chrétienne que nous professons. Abattons l'orgueil en tuant les géants, l'envie par le bon cœur et la générosité, la colère par le calme et la modération, la gourmandise et le sommeil par la sobriété et les longues veilles, la luxure et l'impudicité par la foi que nous gardons à celles que nous avons laites dames de nos pensées, la paresse en parcourant le monde et recherchant les occasions qui peuvent nous rendre non seulement chrétiens, mais encore chevaliers illustres : voilà, Sancho, les moyens par lesquels on obtient les louanges exquises qui constituent la bonne renommée.

J'ai fort bien compris, seigneur, tout ce que vous m'avez dit jusqu'à présent, répondit Sancho; mais je voudrais bien que votre seigneurie pût m'absoudre un doute qui vient de s'élever dans mon esprit. Tu veux dire résoudre, Sancho, dit Don Quichotte; parle, à la bonne heure, je te répondrai ce que je saurai. — Dites-moi, seigneur, ces Jules, ces Augustes, tousees chevaliers aventureux rjue vous nommez, et qui sont morts, où

' CurtCBisin I

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