‹ Histoire de Don Quichotte de la MancheChapitre 37 sur 310 · PARTIE II. CHAPITRE VIII · texte numérisé non relu

PARTIE II. CHAPITRE VIII

sonl-ilsà présent? Les païens, sans doute, répondit Don Quichotte, sont en enfer; les chrétiens, s'ils lurent vertueux, sont au purgatoire ou dans le ciel. — C'est bien; mais maintenant dites-moi, les tombeaux où sont les corps de ces grands seigneurs sont-ils éclairés par des lampes d'argent? les murs de leurs chapelles sont-ils ornés de béquilles, de suaires, de chevelures, de jambes et d'yeux en cire? Si non, comment sontils ornés? Les tombeaux des païens, répondit Don Quichotte, furent pour la plupart de riches temples. Les cendres de Jules César furent placées sous une pyramide de pierre d'une hauteur démesurée; on l'appelle aujourd'hui à Rome l'aiguille do saint Pierre. L'empereur Adrien eut sa sépulture dans un château grand comme une ville, que l'on appela Moles Adriani, aujourd'hui le château Saint-Ange, à Rome. La reine Arlémise érigea à son mari Mausole un monument qui passait pour une des sept merveilles du monde; mais aucune de ces sépultures, ni beaucoup d'autres que construisirent les païens, n'étaient ornées de suaires ni d'autres offrandes qui prouvassent que les morts qu'elles contenaient fussent des saints. J'accepte cela, répliqua Sancho, maintenant, seigneur, dites-moi, je vous prie, quel est le plus grand de ressusciter un mort ou de tuer un géant?— La réponse est toute simple : il est plus grand de ressusciter un mort. — Je vous tiens, s'écria Sancho : ainsi la renommée de celui qui ressuscite les morts, rend la vue aux aveugles, aux malades la santé, redresse les boiteux, obtient devant sa sépulture des lampes ardentes, des chapelles pleines de gens dévots qui adorent à genoux ses reliques, est, pour ce siècle et pour l'autre, une bien plus grande renommée que celle que laissent ou qu'ont laissée tant d'empereurs païens et de chevaliers errants qu'il y a eu dans le monde? Je le confesse, répondit Don Quichotte. Ainsi donc, reprend Sancho, les corps et les reliques des saints jouissent de cette renommée, de ces grâces, de ces prérogatives, ou comme vous les voudrez appeler, avec l'approbation de notre sainte mère l'Église; ils ont des lampes, des voiles, des suaires, des béquilles, des peintures, des chevelures, des yeux, des jambes, qui augmentent la dévotion et agrandissent leur sainte renommée. Les rois portent sur leurs épaules les reliques des saints, ils baisent les morceaux

..s DON QUICHOTTE.

de leurs os, ils en orneni el enrichissent leurs oratoires et leurs

plus précieux autels. .Mais que veux-tu que j'inlère de tout ce

que tu viens de dire? interrompt Don Quichotte. — Je veux dire, seigneur, que nous n'avons qu'à nous faire saints et nous acquerrons bien plus promptement la bonne renommée que nous désirons. Faites attention, seigneur, qu'hier ou avant hier (il y a si peu de temps qu'on peut parler ainsi), on a canonisé ou béatifié deux petits frères déchaux ; déjà l'on tient à grand bonheur de toucher et de baiser les chaînes de fer avec lesquelles ils se ceignaient et tourmentaient le corps : elles sont en plus grande vénération que l'épée de Roland dans le magasin du roi notre seigneur, que Dieu garde. Ainsi , seigneur, il vaut mieux être un humble petit frère de quelque ordre que ce soit, qu'un chevalier errant. Deux douzaines de disciplines ont plus de mérite devant Dieu que deux mille coups de lance donnés à des géants, à des monstres, à des endriagues.

Tout cela est vrai, répondit Don Quichotte; mais nous ne pouvons pas être tous frères religieux. Il y a plusieurs chemins par où Dieu conduit les siens au ciel. La chevalerie est une religion eldans le ciel il y a des chevaliers saints. Oui, répondit Sancho; mais j'ai entendu dire qu'il y a au ciel plus de religieux que de chevaliers errants. — C'est tout simple : il y a plus de moines que de chevaliers. — Les chevaliers sont pourtant nombreux. — Nombreux, sans doute; mais peu méritent le nom qu'ils portent.

En ces discours et d'autres semblables, ils passèrent la nuit et le jour suivant sans qu'il leur arrivât rien qui soit digne d'être raconté, au grand déplaisir de Don Quichotte. Enfin, le jour d'après, vers la nuit, ils découvrirent la grande cité 'lu Toboso. Cette vue récréa les esprits du chevalier et contristg Sancho, parce qu'il ne connaissait pas la maison de Dulcinée, qu'il n'avait jamais vue, non plus (pie son maître; de sorte que l'un, par le désir de la voir, l'autre pour ne l'avoir point vue, étajenl également troublés, et Sancho n'imaginail pas ce qu'il pourrait (aire quand son maître l'enverrait au Toboso. Finalement, Don Quichotte ne voulut entrer dans la ville que de nuit. Bu attendant m1"' l'heure lui venue, ils s'arrêtèrent .suus

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