‹ Histoire de Don Quichotte de la MancheChapitre 39 sur 310 · PARTIE II. CHAPITRE IX. «I · texte numérisé non relu

PARTIE II. CHAPITRE IX. «I

rêtez pas à cela, seigneur, car il est bon que vous sachiez que la vue et la réponse sont aussi de ouï dire; je connais madame Dulcinée comme je puis donner un coup de poing au ciel. — Sancho, Sancho, il y a temps pour plaisanter et des moments où les plaisanteries tombent mal et sont mal reçues. Si je dis que je n'ai jamais vu madame Dulcinée et que je ne lui ai jamais parlé, dois-tu en dire autant, puisque c'est le contraire, comme tu le sais bien.

Pendant cet entretien, ils virent se diriger vers eux un homme avec deux mules. Au bruit que faisait sa charrue en traînant sur le sol, ils jugèrent que c'était un laboureur qui partait avant le jour pour aller au travail ; il chantait, en marchant, la romance qui dit :

Vous eûtes mauvaise journée, Français, au jour de Roncevaux '.

Je veux mourir, Sancho, dit Don Quichotte, s'il nous arrive rien de bon cette nuit : entends-tu ce que chante ce villageois ? — Oui, je l'entends ; mais que nous fait à nous la poursuite de Roncevaux? il aurait pu aussi bien chanter la romance de Calainos. Ce serait tout un, et il ne nous en adviendrait ni plus ni moins. Le laboureur parut alors. Ami, lui dit Don Quichotte, que Dieu vous donne bonne aventure : pourriez-vous me dire où est le palais de l'incomparable princesse Dulcinée du Toboso? Seigneur, répondit le paysan, je ne suis pas d'ici ; il y a peu de jours que j'y demeure, au service d'un riche laboureur, pour le travail des champs. Voici, vis-à-vis, la maison du sacristain et du curé : l'un ou l'autre pourra vous rendre raison de cette madame la princesse, car ils ont la liste de tous les habitants du Toboso ; je crois pourtant que dans tout le pays il n'y a pas une seule princesse, mais bien quelques grandes dames qui peuvent être princesses chacune chez elle. C'est parmi celles-là, sans doute, que doit être celle que je vous demande, dit Don Quichotte. —Cela peut être ; mais voici le jour qui vient : adieu. El touchant ses mules il s'en va sans attendre d'autres ques-

i Mala la hubistes, Franceses, En osa de Ronces valles.

*<•> Don QUICHOTTE

lions. Sancho, voyant son maître pensil et assez mécontent, lui dit : Seigneur, le jour s'approche, el il ne sérail pas convenable qu'il nous surprit ainsi dans la rue; il vaudrait mieux sortir de la ville, et que votre seigneurie se retirât dans quelque bois voisin , je reviendrai de jour, et ne laisserai pas un coin dans tout l'endroit que je n'aie trouvé la maison, l'hôtel ou le palais de ma dame. Je serai bien malheureux si je ne le trouve: l'ayant trouvé, je parlerai à sa seigneurie, et je lui dirai où et comment vous vous trouvez, attendant qu'elle vous donne l'ordre et les moyens de la voir, sans porter atteinte à son honneur et à sa réputation.

Sancho, répondit Don Quichotte, dans ce peu de mots tu as dit mille sentences. J'approuve et accepte de tout mon cœur le conseil que tu viens de me donner. Viens, mon lils; allons, chercher où me mettre à l'écart ; tu reviendras, comme lu dis, pour chercher ma dame, la voir et lui parler : j'espère de sa sagesse et de sa courtoisie plus que des faveurs miraculeuses. Sancho brûlait d'impatience de tirer son maître hors du bourg, afin qu'il ne découvrit pas le mensonge delà réponse qu'il lui avait rapportée à la SierraMorena delà part de Dulcinée : aussi hàta-t-il le départ qui eut lieu aussitôt. A deux milles, ils trouvèrent un bois dans lequel Don Quichotte s'arrêta, tandis que Sancho revenait à la ville pour parler à Dulcinée. Dans celte ambassade, il arriva des choses qui demandent une nouvelle confiance et une nouvelle attention.

Page 1