‹ Histoire de Don Quichotte de la MancheChapitre 4 sur 310 · PARTIE II. PROLOGUE · texte numérisé non relu

PARTIE II. PROLOGUE

de profit, autant de profit que d'honneur; pour preuve, je souhaite qu'avec ton esprit et ta grâce tu veuilles bien lui répéter ce conte :

Il y avait à Séville un fou, qui était atteint de la plus plaisante folie du monde. La voici : il fit un tuyau d'un roseau aiguisé par le bout. Lorsqu'il rencontrait un chien dans la rue, ou partout ailleurs, il appuyait un pied sur une de ses pattes, relevait l'autre avec la main, et, du mieux qu'il pouvait, ajustait son tuyau de manière à rendre, en soufflant, l'animal rond comme une pelote. Quand il l'avait mis en cet état, il le chassait en lui donnant deux petits coups sur le ventre, en disant aux nombreux spectateurs : Croyez-vous que ce soit chose facile que de gonfler un chien?

Croyez-vous aussi que ce soit chose facile que de faire un livre? Si ce conte ne lui suffit, dis-lui cet autre, ami lecteur; il s'agit encore d'un fou et d'un chien :

Un autre fou vivait à Cordoue. Son habitude était de porter sur la tête un morceau de marbre, ou quelque pierre assez lourde. Quand il rencontrait un chien sans défiance, il l'acostait et laissait tomber le poids droit sur lui. Le chien se fâchait, aboyait, hurlait et ne s'arrêtait pas avant d'avoir parcouru trois rues. Il arriva qu'entre tous ces chiens, il s'en trouva* un qui appartenait à un bonnetier et que son maître aimait beaucoup. La pierre tombe, frappe sur la tête de ce chien, il crie, son maître le voit et s'irrite. Il saisit une varre1, saute sur le fou et ne lui laisse pas un os intact. A chaque coup il lui disait : Chien, voleur, à mon lévrier! Tu n'as donc pas vu que mon chien était un lévrier? et répétant ainsi mainte fois le nom de lévrier, il renvoya le fou tout meurtri. La leçon ne fut pas perdue. Le fou se retira et ne reparut pas de plus d'un mois : au bout de ce temps il revint à sa manie et avec une charge plus forte. Il s'approchait du chien, le regardait avec beaucoup d'attention et sans oser laisser tomber la pierre disait : C'est un lévrier, prenons garde. Tous les chiens qu'il rencontrait, gros ou petits, il disait que c'étaient des lévriers et la pierre ne tombait plus. Peut-être en arrivera-t-il autant à notre écrivain, il n'o-

J Varra de merfir. vfUT§ qv Imiic pour mesurer.

sera plus lâcher en livres la charge de son esprit. Quand ils sont mauvais, ils sont plus durs que les pierres.

Dis-lui encore, lecteur, que la menace qu'il me fait de m'ôter tout profit avec son livre, m'importe peu. Je lui réponds comme dans l'intermède fameux de la Peremlenya : Vive le vingt-quatre l, monseigneur, et le Christ soit avec tous! Vive la grand comte de Lemos, dont l'humanité, la libéralité bien connues me soutiennent contre tous les coups de ma mauvaise fortune! Vive l'extrême bienfaisance de l'illustre don Bernard de Sandoval et Rojas, archevêque de Tolède! N'y eût-il plus d'imprimeries au monde, ou dussent s'imprimer contre moi plus de livres qu'il n'y a de lettres dans les stances de Mingo Revulgo. Ces deux seigneurs, sans être sollicités par mes flatteries, ou par aucun autre éloge, sans autre motif que leur bonté, se sont charges, de prendre soin de moi, de me protéger, et je m'en estime plus heureux, plus riche que si la fortune, par les voies ordinaires, m'avait comblé de ses faveurs. L'honneur peut habiter avec le pauvre, mais non avec l'homme vicieux; la pauvreté obscurcira bien de quelques nuages la noblesse, mais elle ne saurait la voiler entièrement : la vertu brille d'un éclat qui lui est propre, malgré tous les inconvénients de l'indigence, elle sait se faire estimer et protéger des esprits nobles et élevés.

Tu n'en diras pas plus et je ne t'en dirai pas. davantage, ami lecteur. Je t'avertis seulement que cette seconde partie du Don QuichotU que je t'oilïe est coupée par la même main, et dans la même étoffe que la première. J'y conduis mon héros jusqu'à sa mort, jusqu'à sa sépulture, afin que personne n'ait la hardiesse de lui imputer d'autres faussetés. C'est bien assez de ce qu'on a fait; c'est assez qu'un homme d'honneur t'ait fait connaîtra les sages folies de Don Quichotte, sans vouloir y pénétrer de nouveau : la trop grande abondance, même des bonnes choses, fait qu'on les estime peu; la rareté donne quelque prix même à ce qui est mauvais. J'oubliais de te dire d'attendre le l'crstlcs que j'achève, et la seconde partie de Galatée*.

1 i ■ •• 'est une charge comme celle de regidor. Is titre est pris du

nombiv des fonctionnaires.

* Ici Cervantes annonce au lecteur son roman de Persiles et Sigitmonde, et la seconde partie de sa Galaiée, qui pourtant n'a jamais vu le jour.

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