‹ Histoire de Don Quichotte de la MancheChapitre 47 sur 310 · PARTIE II. CHAPITRE XI · texte numérisé non relu

PARTIE II. CHAPITRE XI

sm.— Quel diable?— Celui aux vessies. Jt; le retrouverai, répondu Don Quichotte, fùt-il caché dans les abîmes les plus profonds et les plus obscurs de l'enfer. Suis-moi : la charrette va doucement; les mules satisferont pour la perte du grison. Il n'est pas besoin, repartit Sancho, que vous preniez cette peine ; modérez votre colère ; il me parait que le diable a abandonné le grison : le voici qui revient. Le lait était vrai : le diable et le roussin ayant fait la culbute, pour imiter celle de Rossinante et de Don Quichotte, le diable se rendait à pied au village et l'àne revenait vers son maître. Avec tout cela, dit Don Quichotte, il serait bon de châtier l'insolence de ce démon sur quelqu'un de la charrette, fût-ce l'empereur lui-même. Quittez ce dessein, seigneur, répondit Sancho, et suivez mon avis ; il ne faut jamais s'attaquer à des baladins, ils trouvent faveur partout. J'ai vil un comédien arrêté pour deux meurtres qu'il avait commis, sortir sans qu'il lui en coûtât rien. Comme ce sont des gens de plaisir, et qui amusent les autres, tout le monde les favorise, les soutient, les aide et les estime, et surtout ceux des compagnies royales et titrées, qu'à leurs habits et à leur apparence on prendrait pour autant de princes. Malgré tout, répondit Don Quichotte , je ne veux pas que ce diable bouffon puisse se vanter de m'être échappé , fût-il favorisé de tout le genre humain. A ces mots, il court après la charrette qui était déjà tout près du village, et tout en courant crie de toute sa force : Arrêtez, troupe bouffonne et joyeuse ; je veux vous apprendre comme on doit traiter les ânes et autres animaux qui servent de monture aux écuyers des chevaliers errants. Les cris de Don Quichotte étaient si grands qu'ils furent entendus de ceux de la charrette; ils jugèrent son intention par ses paroles, et en un instant la Mort saute à bas de la voiture, puis l'empereur, le diable-charretier, l'ange, sans oublier la reine et le dieu Cupidon; tous se chargent de pierres et se rangent en bataille, prêts à recevoir Don Quichotte à la pointe des cailloux. Don Quichotte, les voyant former un si brave escadron, les bras levés prêts à décharger une grêle de pierres, retint la bride à Rossinante , et se mit à penser comment il pourrait les assaillir avec moins de danger. Ce moment d'arrêt donna à Sancho le temps d'arriver. Le voyant prêt à attaquer

la troupe si bien rangée, il lui dit : Seigneur, ce serait grande Jolie de tenter une telle entreprise. Considérez que contre la soupe de ruisseau il n'est point d'autre arme défensive que de se caclier sous une cloche de bronze; il est bon de considérer aussi qu'il y aurait plus de témérité que de valeur à un homme seul d'attaquer une armée où se trouve la Mort, et combattent en personne dos empereurs, aidés par de bons et de mauvais anges. Si cette considération ne vous retient pas, soyez touché de cette réflexion que parmi tous ces gens que vous voyez, quoiqu'ils paraissent rois, empereurs ou princes, il n'y a pas un seul chevalier errant.

C'est maintenant, Sancho, répondit Don Quichotte, que tu viens de toucher au but qui doit me faire changer de résolution : je ne peux ni ne dois, comme je te l'ai dit bien d'autres ibis, tirer l'épée contre ceux qui ne sont point armés chevaliers. C'est toi, Sancho, que cela regarde, si tu veux tirer vengeance de l'injure faite à ton roussin : je t'animerai d'ici par mes paroles, je l'aiderai de conseils salutaires. — Il n'est pas besoin, seigneur, de tirer vengeance de personne. Ce n'est point d'un bon chrétien de se venger des injures ; je ferai si bien que mon âne remettra son offense entre mes mains, et ma volonté est de vivre en paix pendant tout le temps que le ciel daignera m'accorder. — Puisque telle est ta résolution, bon Sancho, sage Sancho, honnête et franc Sancho, Sancho chrétien, laissons là ces fantômes, et retournons chercher de meilleures et de plus nobles aventures ; car je vois que dans ce pays nous n'en manquerons pas des plus miraculeuses. Aussitôt il tourna bride ; Sancho reprit son âne, la Mort, avec tout son escadron, remonta dans sa charrette et poursuivit son voyage. Telle fut l'heureuse fin de la périlleuse aventure du Char de la Mort. Grâces soient rendues au conseil salutaire que Sancho donna à son maître, qui, le jour suivant, eut avec un amoureux et errant chevalier, une autre rencontre non moins intéressante que celle-ci.

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