PARTIE II. CHAPITRE XI
péché par une charrette qui traversait le chemin, chargée des plus étranges figures et personnages que l'on puisse imaginer ; celui qui conduisait les mules et servait de charretier était un vilain démon; la charrette était à découvert, sans claie ni toiles. La première figure qui s'ollrit aux yeux, de Don Quichotte fut celle de la Mort elle-même, à face humaine; près d'elle était un ange avec de grandes ailes peintes ; à son côté on voyait un empereur ayant sur la tète une couronne qui paraissait d'or; aux pieds de la Mort était le dieu appelé Cupidon, sans bandeau sur les yeux, mais avec son arc, son carquois et ses flèches. Il y avait aussi un chevalier armé de. pied en cap, si ce n'est qu'au lieu de morion ou de salade, il portait un chapeau garni de plumes de diverses couleurs; on voyait encore d'autres personnages de costumes et d'apparence différents. Cette vue inopinée causa quelque trouble à Don Quichotte, et jeta l'épouvante dans le cœur de Sancho ; mais le chevalier ne tarda point à se réjouir croyant qu'il s'offrait à lui une nouvelle et périlleuse aventure. Dans cette pensée, et résolu à affronter tous les dangers, il se plaça devant la charrette, et, d'une voix haute et menaçante , cria : Charretier, cocher, diable, ou qui que tu sois, dis-moi sans retard qui tu es, où tu vas, et quels sont les gens que tu portes dans ta carriole, qui ressemble plus à la barque de Caron qu'aux charrettes ordinaires. Seigneur , répondit le diable d'une voix douce, en arrêtant sa charrette, nous sommes acteurs de la compagnie d'Angulo le Mauvais : ce matin, qui est l'octave de la fête du Sacré Corps , nous avons représenté , dans un lieu derrière cette colline, la comédie des Cortès de la Mort, et nous devons la représenter encore ce soir, dans un autre village que l'on découvre d'ici, nous en sommes si près que, pour éviter la peine doter et de remettre nos habits, nous marchons revêtus de nos costumes. Ce jeune homme que vous voyez représente la Mort, cet autre un ange; cette femme, qui est celle du directeur, fait la reine ; celui-ci le soldat, cet autre l'empereur, et moi je suis le diable, et l'un des principaux acteurs de la pièce, car je remplis les premiers rôles dans cette compagnie. Si votre seigneurie désire savoir autre chose de nous, demandez, je répondrai ponctuellement : étant le diable, je n'ignore u. 5
DON nlicimi II 1 ien. Foi de chevalier errant, répondit Don Quichotte, on voyant ce char, j'ai pensé que quelque grande aventure s'offrait à moi :
et maintenant je vois qu'il Tant loucher les apparences du bout du doigt, si l'on ne veut pas être trompé. Allez en paix, bonnes gens; laites votre fête, et voyez si je puis vous être utile en quelque chose : je m'y emploierai de bon cœur. Dès mon enfance j'ai toujours aimé les mascarades, et, dans ma jeunesse, la comédie était ma passion favorite. Comme ils devisaient ainsi, le hasard voulut qu'arrivât un de la troupe, couvert d'oripeaux avec force grelots, et portant attachées au bout d'un bâton trois vessies de bœuf enflées : ce masque, en approchant de Don Quichotte, se mit à s'escrimer de son bâton, à frapper la terre avec ses vessies, et faire de grands sauts au bruit de ses grelots. Cette étrange figure effraya tellement Rossinante, que, sans que Don Quichotte pût le retenir, il prit le mors aux dents, et se mit à courir à travers champs, avec plus de légèreté qu'on n'en pouvait attendre d'un tel squelette. Sancho voit le danger que courait son maître d'être jeté par terre, il saute à bas de son âne et court de toute sa force pour le secourir; mais, en arrivant il le trouve déjà à bas, près de
mante, qui était tombé avec Don Quichotte, résultat ordinaire des gaietés et des hardiesses de ce généreux coursier. Cependant, Sancho n'eut pas plus tôt quitté sa monture, que le diable aux vessies sauta dessus, la Frappant lant qu'il pouvait avec ses vessies : le bruit et la peur, plus que la douleur des coups, firent voler le grisou dans la campagne , vers l'endroit où devait se faire la fête. Sancho regardait la course de son àne et la chute de son maître, et ne savait à laquelle des deux
usités remédier d'abord. Cependant, en bon écuyer, en bon serviteur, l'amour de son maître l'emporta sur sa tend: pour le grison, quoique cependant chaque fois qu'il voyait lever les vessies et les rabattre sur lu croupe du baudet, ce fut pour lui autant d'angoisses et de douleurs mortelles : il aurait mieux aimé recevoir ces horions sur la prunelle de ses yeux, que de les voir tomber sur le moindre poil de la queue de son âne. Dana cette pénible perplexité, il rejoignit Don Quichotte, plus maltraité qu'il ne l'eût souhaité, l'aida à remonter sur Rossinante, et lui dit : Seigneur, le diable a emporté lerous-