‹ Histoire de Don Quichotte de la MancheChapitre 6 sur 310 · PARTIE II. CHAPllUU I · texte numérisé non relu

PARTIE II. CHAPllUU I

reçût les éloges et le prix de mon travail. Pour moi, répond le barbier, je jure, devant Dieu et devant les hommes, de ne point répéter ce que vous direz ni à roi, ni à roc, ni à homme mortel : c'est un serment que j'ai trouvé dans la romance du Curé, laquelle, dans sa préface, fait connaître au roi le larron qui lui a volé cent doublons et sa mule qui allait si bien l'amble. Je ne connais point ces histoires, répond Don Quichotte, mais je sais que ce serment est fort bon, parce que je suis convaincu que le seigneur barbier est homme de bien. Quand il ne le serait point, dit le curé, je réponds pour lui que dans cette circonstance il ne parlera pas plus qu'un muet, sous peine de payer l'amende assignée. Et vous, seigneur curé, reprend Don Quichotte, qui me répond de vous? — Ma profession, qui m'oblige à garder le secret. — Corbleu ! dit Don Quichotte, qu'y a-t-il de plus à faire, sinon que Sa Majesté ordonne, par une proclamation, que tous les chevaliers errants qui sont disséminés en Espagne aient à se rendre à la cour, à jour nommé. N'en vint-il qu'une demi-douzaine, tel d'entre eux pourrait suffire, à lui seul, pour détruire toute la puissance des Turcs. Prétez-moi votre attention, seigneurs, et suivez mon discours. Est-ce une chose nouvelle qu'un seul chevalier errant détruise une armée de deux cent mille hommes, comme s'ils n'avaient à eux tous qu'un seul cou, et qu'ils fussent faits de pâte de sucre? Dites-moi si les histoires ne sont pas remplies de ces merveilles. Si, par malheur pour moi (je ne veux pas dire pour un autre), vivait aujourd'hui le fameux don Bélianis, ou quelque autre des innombrables descendants d'Amadis de Gaule, et qu'il attaquât le Turc, le profit du Turc ne serait pas propre à faire des rentes. Dieu regardera son peuple en pitié, et suscitera quelque chevalier qui, s'il n'est aussi puissant que ceux des temps passés, les égalera du moins en courage. Dieu m'entend, je n'en dirai pas davantage. Ah ! s'écria la nièce, que je meure, si mon seigneur n'a pas l'intention de redevenir chevalier errant ! Je dois mourir chevalier errant, répond Don Quichotte : que le Turc monte ou descende avec autant de forces qu'il voudra, je le répète, Dieu m'entend. Je supplie vos seigneuries, dit alors le barbier, de me permettre de raconter une courte histoire arrivée à Séville ; elle vient si à propos, que j'ai le dc-

sir de vous la dire. Don Quichotte y consentit, le curé et les autres prêtèrent attention, et le barbier commença ainsi :

«Dans la maison des fous de Séville était un homme que sa famille avait l'ait enfermer là, parce qu'il avait perdu le jugement. Il était gradué en droit canon à Ossuna; mais l'eût-il été à Salamanque, au dire de plusieurs il n'en eût pas moins été fou. Après plusieurs années de réclusion, ce gradué vint à se persuader qu'il avait recouvré son bon sens. Dans cette confiance, il écrivit à l'archevêque, le suppliant instamment, et en termes fort sensés, de le retirer de la misère dans laquelle il vivait, puisque la miséricorde de Dieu lui avait rendu le jugement; ses parents, ajoutait-il, pour jouir de son bien, le retenaient en prison, soutenant, contre toute vérité, qu'il serait fou jusqu'à la mort. L'archevêque, persuadé par plusieurs billets pleins de sens et de raison, chargea un de ses chapelains de s'informer, du directeur de la maison, si ce que lui écrivait ce licencié était vrai, de converser lui-même avec ce fou, et que, s'il le trouvait réellement dans son bon sens, il le fit sortir et lui rendit la liberté. Le chapelain fit ce que lui prescrivait l'archevêque. Le directeur lui dit que cet homme était toujours fou ; que bien qu'il conversât souvent avec beaucoup de raison, il retombait dans de telles extravagances, qu'elles étaient aussi grandes et aussi fréquentes que ses marques de sagesse, comme il était facile de s'en convaincre en l'entretenant. Le chapelain voulut en faire l'épreuve : il causa, pendant plus d'une heure, avec le fou; et, pendant tout ce temps, il n'échappa à ce dernier aucune extravagance ; au contraire, il s'exprima avec tant de convenance, que le chapelain lut bien forcé de le croire entièrement guéri. Entre autres choses, il disait que le directeur l'avait pris en aversion pour ne pas perdre les présents que lui faisait sa famille pour lui faire dire qu'il était toujours fou, avec des intervalles lucides; que le plus grand ennemi qu'il eût, dans sa disgrâce, c'était sa grande lui tune, parce que, pour en conserver la jouissance, ses ennemis avaient recours au mensongf, el niaient la grâce que lui avait luit*' Noire-Seigneur de Le changer de bête efl homme. Enfin, il s'exprima de manière à rendre suspect le directeur de la maison, à fane passer ses parents pour des gens avides

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