‹ Histoire de Don Quichotte de la MancheChapitre 7 sur 310 · PARTIE II. CHAPITRE I · texte numérisé non relu

PARTIE II. CHAPITRE I

et pans âme, et lui-même pour si raisonnable, que le chapelain résolut de remmener avec lui, afin que l'archevêque le vit et touchât du doigt la vérité de cette afïaire. Plein de bonne foi, le digne chapelain pria le directeur de faire rendre au licencié les habits avec lesquels il était entré là. Le directeur l'engagea de rechef à prendre bien garde à ce qu'il faisait ; que, sans aucun doute, le licencié était toujours fou. Le chapelain ne tint compte des représentations et des avertissements du directeur pour qu'il ne persistât point à l'emmener. Celui-ci obéit à l'ordre de l'archevêque et rendit au gradué ses habits, qui étaient neufs et décents. Celui-ci se voyant vêtu en homme sensé et débarrassé de son costume de fou, supplia le chapelain de lui permettre par grâce d'aller prendre congé de ses camarades les fous : le chapelain y consentit, et voulut l'accompagner pour voir les malheureux détenus dans la maison. Ils s'y rendirent en effet accompagnés de quelques personnes qui se trouvèrent présentes. Le licencié arrive à une loge dans laquelle était un fou furieux, mais pour le moment assez tranquille, il lui dit : Frère, vois si tu as quelque commission à me donner, je m'en retourne dans ma maison; Dieu, dans sa miséricorde infinie, m'a rendu la raison, quoique indigne; je suis entièrement guéri et dans mon bon sens, car rien n'est impossible à l'Être suprême. Ainsi, espère en lui; puisqu'il m'a rendu à mon premier état, il pourra t'accorder la même grâce si tu mets ta confiance en lui. J'aurai soin de l'envoyer quelques bonnes choses à manger ; mange-les en tout cas ; car j'imagine, en homme qui a passé par-là, que toutes nos folies ne viennent que d'avoir l'estomac vide et le cerveau rempli de vent. Prends courage, ranime-toi; l'abattement dans l'infortune détruit la santé et amène la mort. Un autre fou, placé dans une loge vis-à-vis celle du furieux, entendit ce discours; il se lève de dessus une vieille natte sur laquelle il était couché tout nu, et demande à grands cris quel est celui qui s'en va ainsi sage et guéri. C'est moi, frère, répond le licencié ; je n'ai plus rien à faire ici, et je rends grâce au ciel de la grande faveur qu'il m'a faite. Prends garde à ce que tu dis, licencié, re prend le fou; que le diable ne t'abuse pas; arrête-toi, reste tranquille dans ta logo, tu t'épargneras la peine de revenir. Je

suis certain d'être guéri, répond l'autre, et que je n'aurai plus .besoin de revenir dans cette maison. — Toi guéri? dit le fou, à la bonne beure, le temps le dira. Va, que Dieu to conduise ; mais je jure par Jupiter, dont je représente sur terre la majesté, que, pour le seul péché qu'elle commet en te reconnaissant pour sage et te rendant la liberté, je châtierai si bien Séville qu'elle s'en souviendra dans tous les siècles des siècles, amen. Ne sais-tu pas, petit licencié, que j'en ai le pouvoir, puisque, comme je le dis, je suis Jupiter Tonnant, et que je tiens dans mes mains la foudre incendiaire avec laquelle je peux, et c'est ma coutume, menacer et détruire le monde ? Mais je me contenterai, contre ce peuple ignorant, d'un seul châtiment : je priverai de pluie la ville et tout son district pendant trois ans entiers, à compter du jour et du moment où je fais cette menace. Tu es libre, guéri, sage? Et moi, fou, malade, attaché? Va, je pense faire tomber de la pluie comme à m'aller pendre. Tous les assistants écoutaient attentivement les discours du fou ; mais notre licencié, se retournant vers le chapelain, et le prenant par la main, rui dit : Seigneur, ne vous alarmez point des menaces de ce fou, n'y attachez aucune importance; car s'il est Jupiter, et ne veut pas donner de pluie, moi qui suis Neptune, le père et le dieu des eaux, j'en donnerai toutes les fois que j'en aurai le désir et qu'il sera nécessaire. Toutefois, répondit le chapelain, seigneur Neptune, il n'est pas bon d'irriter le seigneur Jupiter, restez dans votre loge; un autre jour que nous aurons plus de temps et de loisir, nous reviendrons vous chercher. Le directeur et les autres se mirent à rire, et le chapelain pensa s'en fâcher. On dépouilla le licencié, qui resta dans sa loge, et le conte est fini.»

C'est donc là, seigneur barbier, dit Don Quichotte, ce conte qui venait si à propos, que vous n'avez pu vous empêcher de nous le rapporter? Ah ! seigneur raseur, seigneur raseur! bien aveugle est celui qui ne peut voir â travers la toile d'un tamis ! Çst-il possible que votre seigneurie ignore que les comparaisons que l'on l'ait d'esprit à esprit, de valeur à valeur, de beauté à beauté, de famille à famille, sonl toujours odieuses et mal reçues? Moi, seigneur barbier, je ne suis point Neptune, le dieu des eaux, et je ne veux point que l'on mu tienne pour

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