‹ Histoire de Don Quichotte de la MancheChapitre 67 sur 310 · PARTIE II. CHAPITRE XVI · texte numérisé non relu

PARTIE II. CHAPITRE XVI

n'aime point la médisance, et ne soutire point que devant moi l'on dise du mal de personne; je ne cherche pas à m'instruire de la vie des autres et à deviner leurs affaires. J'entends la messe tous les jours, je fais part de mon bien aux pauvres, sans faire parade de bonnes œuvres, pour ne point laisser ouvrir mon ca.'ur à l'hypocrisie ou à la vanité, deux ennemis qui s'emparent doucement de l'homme le plus sage. Je tache de remettre en paix ceux qui sont divisés, je suis dévot à la Vierge et toujours plein de confiance dans la miséricorde infinie de Dieu.

Sancho écoulait avec la plus grande attention le récit de la vie et des habitudes de l'étranger ; il trouva cette vie si bonne, si sainte, qu'il lui sembla que celui qui la menait devait faire des miracles. Se jetant à bas de son baudet, il courut saisir l'étrier droit du gentilhomme, et d'un cœur dévot, presque les larmes aux yeux, il lui baisa plusieurs fois les pieds. Que faitesvous, mon frère? lui dit le gentilhomme : pourquoi ces baisers? Laissez- moi faire, répond Sancho, car vous me semblez le premier saint à cheval que j'aie vu de ma vie. Je ne suis point un saint, dit le voyageur, mais bien un grand pécheur: c'est plutôt vous, mon frère, qui devez être bon, comme le prouve votre naïveté. Sancho remonta sur son àne, et fut pour le voyageur un nouveau sujet d'admiration. Don Quichotte lui-même, malgré sa profonde mélancolie, ne put s'empêcher de sourire de sa simplicité.

Don Quichotte demanda à don Diego combien il avait d'enfants. Une des choses, ajouta-t-il, que regardaient comme un souverain bien les anciens philosophes, privés de la connaissance de Dieu, c'était de jouir des dons de la nature, des faveurs de la fortune, d'avoir beaucoup d'amis et de bons et nombreux enfants. Seigneur, répondit le gentilhomme, j'ai un fils, et peutêtre serais-je plus heureux de n'en point avoir, non qu'il soit méchant, mais je ne le trouve pas aussi bon que je le désirerais. Il aura bientôt dix-huit ans; il en a passé six à Salamanque, dans l'étude des langues grecque et latine, et, quand j'ai voulu l'appliquer à d'autres sciences, je l'ai trouvé si entiché de celle de la poésie (si tant est qu'on puisse l'appeler une science), qu'il n'est pas possible de l'amener à l'étude de la junspru-

dence, à laquelle j'aurais voulu qu'il s'appliquât, ni à la théologie, la reine de toutes les autres sciences. Je voudrais en faire l'honneur de sa fa mille; car nous vivons dans un siècle où nos rois récompensent dignement les vertus et les bonnes lettres '. Les lettres sans la vertu sont des perles dans un fumier. 11 passe tout le jour à vérifier si tel vers de V Iliade est bon ou mauvais, si Martial est obscène ou non dans telle, épigramme, s'il faut entendre de telle manière ou de telle autre certains vers de Virgile; enfin tousses entretiens roulent sur les poètes que je viens de nommer et sur Horace, Perse, Juvénal, Tibulle. De nos poètes modernes, il n'en fait pas grand cas. Cependant, malgré son peu d'estime pour la poésie espagnole, il est fort occupé dans ce moinenl-ci à faire une glose sur quatre vers qu'on lui a envoyés de Salamanque, et je pense que c'est une joute littéraire.

Seigneur, répondit DonQuicbotte, les enfants sont une portion des entrailles des pères ; ainsi on doit les aimer, bons nu mauvais, comme on aime l'âme qui nous donne la vie. Le devoir des pères est de les diriger dès leur enfance dans le sentier de la vertu, de leur donner une bonne éducation, des minus honnêtes et chrétiennes, afin qu'étant grands ils deviennent leur bâton de vieillesse et la gloire de leur postérité; niais, vouloir les contraindre de se livrer à une science plutôt qu'à telle autre, je ne l'approuve pas, quoique j'admette comme profitable d'essayer de la persuasion. Quand on n'est point obligé d'étudier pro pane lucrando ( pour gagner du pain), quand un jeune étudiant est assez heureux pour avoir un père qui lui laisse de la fortune, il me semblerait convenable de le laisser suivre celle des sciences qui lui plaît le plus. Quoique la poésie soit moins utile qu'agréable, elle n'a cependant rien qui puisse apporter du déshonneur à celui qui la cultive. La poésie, seigneur gentilhomme, est, à mon avis, comme une délicate et jeune fille, belle à ravir, que se plaisent à enrichir, orner et polir plusieurs autres jeunes filles, qui sont les autres sciences. Elle se sert de toutes, et toutes tirent d'elle leur illustration. Mais elle

•Cet éloge était Bans doute ironique dans la pensée de Cervanb y. Iil.it oublié et grand homme méconnu.

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