PARTIE 11. CHAPITRE XVI
gre, ces armes, cette contenance grave, ces traits, cette tournure sans exemple depuis longtemps, le rendaient stupéfait. Don Quichotte s'aperçut de l'attention avec laquelle le voyageur l'examinait, et lut sa curiosité dans son étonnement. Son extrême courtoisie, son inclination à se montrer agréable aux autres le fit aller au-devant des questions, et il lui dit : Je ne serais pas surpris, seigneur, que vous fussiez étonné d'une ligure comme la mienne, si singulière et si différente de celles qu'on voit ordinairement. Vous cesserez de vous en émerveiller quand je vous dirai que je suis un de ces chevaliers qui vont, comme on dit, cherchant les aventures. J'ai quitté mon pays, j'ai engagé mon bien, j'ai laissé tous mes plaisirs pour me jeter dans les bras de la Fortune et me laisser conduire où elle voudra : j'ai entrepris de ressusciter la chevalerie errante oubliée, et, depuis quelque temps, trébuchant par-ci, tombant par-là, me précipitant, me relevant, je me suis conformé en grande partie à mon désir, secourant les veuves, défendant les demoiselles, protégeant les femmes mariées, les pupilles, les orphelins, propre et naturel office des chevaliers errants : aussi mes nombreux, vaillants et chrétiens exploits m'ont mérité l'honneur d'être imprimé chez presque toutes les nations du monde. Trente mille volumes de mon histoire ont été imprimés, et, si le ciel n'y remédie, elle prend le chemin de l'être trente mille milliers de fois. Enfin, pour tout dire en peu de mots, ou en un seul, je suis Don Quichotte de la Manche, autrement dit le chevalier de la Triste Figure; et, quoique l'on s'abaisse en se louant soi-même, je me vois pourtant obligé de le faire quelquefois, et, cela s'entend, quand il n'y a là personne pour s'en charger. Ainsi, seigneur gentilhomme, ce cheval, cette lance, cet écu, cet écuyer, toutes ces armes, la maigreur de mon corps, la pâleur de ma figure, ne doivent plus vous étonner, sachant qui je suis et la profession que j'exerce. Don Quichotte se tut, et l'homme au gaban vert lardant à lui répondre, semblait ne savoir comment s'y prendre ; enfin, après un assez long silence, il lui dit : Vous avez bien jugé, seigneur, de mon désir par mon étonnement; mais vous ne l'avez point détruit en ni'appreuant voire profession : au contraire, je suis plus émerveillé que jamais. Quoi ! il est possible qu'il y ait aujour-
d'hui des chevaliers errants par le monde, et que l'on ait imprimé des livres de véritable chevalerie ! Je ne saurais me persuader qu'il y ait maintenant sur la terre personne qui favorise les veuves, protège les demoiselles, défende l'honneur des femmes mariées et secoure les orphelins. Je ne le croirais pas si je ne le voyais de mes yeux dans votre personne. Béni soit le ciel de ce que l'histoire de vos hauts et véritables exploits, que vous m'apprenez être imprimée, fera bientôt oublier ces prouesses innombrables de chevaliers imaginaires dont les fables remplissent le monde, au préjudice des bonnes mœurs et des histoires véritables. Il y a beaucoup à dire, répondit Don Quichotte, sur cette question de la fausseté ou de la vérité de ces histoires des chevaliers errants. Et qui met en doute leur fausseté? dit l'étranger. Moi, repartit Don Quichotte; mais n'allons pas plus loin sur ce sujet, si notre voyage se prolonge, j'espère, avec l'aide de Dieu, vous convaincre que vous avez erré en suivant l'opinion commune qui prétend que ces histoires sont fabuleuses. Ces dernières paroles donnèrent au voyageur quelque soupçon que Don Quichotte pouvait èlre l'on, et il attendait la suite pour se confirmer dans sa pensée. Mais, avant d'aller plus loin, Don Quichotte, qui s'était fait connaître à lui, le pria de lui dire à son tour qui il était. Moi, seigneur chevalier de la Triste Figure, répondit l'étranger, je suis un gentilhomme né dans un bourg où, s'il plait à Dieu, nous irons diner aujourd'hui. Je suis plus que médiocrement riche, et mon nom est don Diego de Miranda. Je passe ma vie entre ma femme, mes enfants et mes amis; mes exercices sont la chasse et la pèche, cependant je n'entretiens ni faucons ni lévriers, mais quelques chiens d'arrêt dressés, et quelques lurets hardis. J'ai environ six douzaines de volumes, les uns latins, les autres espagnols, quelques-uns d'histoire, les autres de dévotion : les livres de chevalerie n'ont jamais franchi le seuil de ma porte; je m'adresse plus aux livres profanes qu'à ceux de religion, pourvu qu'ils soient un honnête divertissement el joignent au charme du style le mérite de l'invention ; mais il y en a peu de tels en Espagne. Je dine quelquefois chez mes voisins el anus, souvent je les reçois chez moi : ma table, est propre et variée, mais sans luxe et sans parcimonie. Je