PARTIE II. CHAPITRE XVII. lia
tout point lui semblait être Don Quichotte. Celui-ci recommençait à presser, à menacer le gardien des lions. Le gentilhomme alors piqua sa jument, Sancho son roussin, le charretier ses mules, et chacun s'éloigna le plus qu'il put du chariot, avant qu'on eût donné la liberté aux lions. Sancho pleurait la mort de son maître, car cette fois, sans faute, il le voyait tomber dans les griffes des lions; il maudissait sa fortune et l'heure où lui vint la pensée de retourner à son service; mais, tout en pleurant, il ne laissait pas d'appuyer les talons à son âne pour s'éloigner du chariot.
Quand l'homme aux lions vit tous les fuyards bien éloignés, il recommença ses déclarations et représentations à Don Quichotte; mais celui-ci lui répondit qu'il avait entendu, et qu'il eût à se hâter, parce qu'il perdait sa peine. Pendant que cet homme s'occupait à ouvrir la première cage, Don Quichotte réfléchit s'il devait combattre à pied ou à cheval : enfin, il préféra se tenir à pied, dans la crainte que Rossinante ne s'effrayât à la vue du lion. [1 sauta donc à bas de son cheval, jetta sa lance, embrassa son écu, et tirant son épée, d'un pas ferme, avec une merveilleuse assurance, un courage intrépide, il alla se placer devant le chariot, se recommandant de tout son cœur à Dieu et après lui à sa dame Dulcinée. Ici, le véridique auteur de cette mémorable histoire s'écrie : 0 vaillant et intrépide au-delà de l'exagération même, Don Quichotte de la Manche, miroir où peuvent se contempler tous les braves du monde! ô nouveau don Manuel de Léon *, qui fut la gloire et l'honneur
1 Don Manuel Ponce de Léon qui se rendit si fameux dans les guerres de Grenade. On raconte qu'un jour une dame qu'il servait laissa tomber d'une fenêtre, par mégarde ou peut-être exprès, un gant dans une cour où l'on avait enferme des lions que le roi d'Espagne faisait venir d'Afrique. L'intrépide Don Manuel descend, ouvre la porte de l'enclos, ramasse le gant et vient le rendre à sa maîtresse. Je le garderai toute ma vie, dit-elle en le plaçant sur son cœur. Perez de Hita paile ainsi de lui dans ses Guerres de Grenade.
O el bravo don Manuel, Ponce de Léon llamado.
Aquel que sacara el guante, Que por industria fue echado Donde estaban les leones, V cl lu suo> niuy usado.
des chevaliers espagnols! Je quels termes me servirai-je pour" raconter celle épouvantable aventure? et comment pourrai-je la rendre croyable aux siècles futurs? quels éloges égaleront ta valeur, quand ils seraient autant d'h} perboles entassées sur d'autres hyperboles? Toi, seul, à pied, intrépide, magnanime, avec la seule épée, qui n'est pas une lame tranchante de Tolède1, avec ton écu, dont l'acier n'est pas trop luisant, tu attends, sans l'émouvoir, les deux plus fiers lions qu'aient produits les forêts de l'Afrique. Que tes exploits même soient ton ('■loge, valeureux Manchèque : je les laisserai tels qu'ils sont, faute d'expressions convenables pour les célébrer". Là se termine l'exclamation de l'auteur, qui continue ainsi sa narration :
L'homme aux lions, jugeant, par l'attitude de Don Quichotte, qu'il ne pouvait plus différer de lâcher le lion mâle, sous peine d'encourir l'indignation du téméraire chevalier, ouvrit dans son entier la première cage, où, comme nous l'avons dit, était le lion, qui parut d'une grandeur extraordinaire et de l'aspect le plus effrayant. Le premier mouvement de l'animal fut de se rouler dans su cage, d'étendre ses pattes et tout son corps; il ouvrit ensuite sa large gueule, lit un long bâillement, et, de sa
langue, longue de deux palmes, se nettoya la lace et lava la poussière de ses yeux ; cela fait il sortit la tète de sa cage, regardant de tous côtés avec des yeux plus rouges que des charbons ardents, spectacle et -estes laits pour frapper de lerreur l,i t îmérité même. Don Quichotte seul le considérait attentivement, attendant, désirant qu'il sortît de sa cage et vînt aux mains avec lui, persuadé qu'il le mettrait facilement en pièces entre les siennes. Ce fut jusqu'à ce point que parvint sa folie, en ce moment à son comble ; mais le généreux lion, plus doux encore que terrible, méprisant de puériles bravades, el après avoir bien regardé de côté et d'autre, comme nous l'avons dit, tourna les ('paules, montra son derrière à Don Quichotte, i recoucha gravement dans sa cage : à cette vue le chevalier ordonna au gardien de donner des coups de bâton au lion
i Etpa f Perrillo. On appelle ainsi d'excellentes épi
nommé JoJian del Uey, fa mt armurier de Toll de, Ce nom leui avait été donné
i lieui poui marque un petit chien, perrillo.