‹ Histoire de Don Quichotte de la MancheChapitre 74 sur 310 · PARTIE II. CHAPITRE XV11I · texte numérisé non relu

PARTIE II. CHAPITRE XV11I

voire père, lui dit-il, m'a appris votre rare talent, la délicatesse de votre esprit, et m'a dit, surtout, que vous étiez un grand poëte. Poète, cela pourrait être, répondit Lorenzo, mais, grand poëte, je n'ai garde de le penser : il est vrai que j'ai beaucoup d'affection pour la poésie et pour la lecture des bons poètes, mais cela ne suffit pas pour mériter le titre que me donne mon père. Cette modestie me plait, continua Don Quichotte, car il n'y a pas de poète qui ne soit arrogant et ne se regarde comme le premier poëte du monde.— Il n'y a point de règle sans exceptions, et tel peut être poëte sans le penser. — Le nombre en est petit; mais dites-moi, seigneur, quels sont les vers que vous avez reçus, et que le seigneur votre père m'a dit vous donner un peu de travail et de préoccupation ? S'il est question d'une glose je m'y connais un peu, et je serais charmé de voir les vers. Si c'est une joute littéraire, cherchez à obtenir le second prix, car le premier, ordinairement, se donne à la faveur ou au rang, mais le second est décerné par la justice ; le troisième devient le second: de sorte qu'à ce compte, le premier devient le troisième en mérite, comme cela arrive pour les licences qu'on donne dans les universités. Mais avec cela, on fait toujours grand bruit du premier prix remporté. Jusqu'ici, dit en lui-même don Lorenzo, je ne vous regarde pas comme un fou ; mais poursuivons. Il parait, seigneur, dit-il à Don Quichotte, que vous avez suivi les écoles : à quelle science vous ètes-vous attaché ?— A celle de la chevalerie errante, qui est aussi bonne que la poésie, et même de deux doigts de plus. — Je ne connais nullement cette science : elle n'est point jusqu'ici venue à ma connaissance. — C'est une science qui renferme loutes les autres, ou du moins le plus grand nombre. Celui qui la professe doit être jurisconsulte et connaître les lois de la justice distributive et commulative, pour rendre à chacun ce qui lui appartient. Il doit être théologien, pour savoir rendre raison de la loi chrétienne qu'il professe, d'une manière claire et intelligible, partout où il en sera requis. Il faut qu'il soit médecin, et surtout botaniste, pour connaître, au milieu des déserts, les simples qui guérissent les blessures, car le chevalier errant ne doit point aller cherchant à toute occasion qui le panse. Il doit être astrologue, pour connaître, avec le

secours dos étoiles, les heures de la nuit, en quel climat, en quel endroit du monde il se trouve. Il doit savoir les mathématiques, car, à chaque pas, elles lui sont nécessaires. Laissant à part les vertus théologales et cardinales qu'il doit pratiquer, pour descendre à de plus petits détails, j'ajoute : il doit savoir nager comme on dit que nageait Pez-Nicolas ', ferrer un cheval, raccommoder la selle et la bride, et, pour arriver aux choses d'en-haut, il doit garder sa foi à Dieu et à sa dame, être chaste dans ses pensées, honnête dans ses discours, libéral dans ses oeuvres, vaillant dans ses laits d'armes, patient dans les travaux, charitable envers les pauvres; en un mot, proclamer la vérité, la défendre, la soutenir au péril de s,i vie : toutes ces grandes et petites qualités l'ont le chevalier errant. Jugez maintenant, seigneur don Lorenzo, si c'est une science méprisable que celle qu'étudie et professe le chevalier, et si elle peut s'égaler aux plus sublimes que l'on enseigne dans les écoles et dans les gymnases. S'il en est ainsi, répliqua don Lorenzo, je dis que cette science surpasse toutes les autres. — Comment, s'il en est ainsi? — Je veux dire que je doute qu'il y ait eu ou qu'il y ait encore des chevaliers errants doués de si grandes vertus.— J'ai souvent dit ce que je répète à présent, dit Don Quichotte, la plupart des gens ne croient pas qu'il y ait eu des chevaliers errants. Je pense qu'à moins d'un miracle du ciel, qui confirme qu'il y en a eu et qu'il y en a, toute peine pour le prouver est inutile, ainsi que me l'a montré l'expérience; je ne chercherai donc point à vous tirer de celte commune erreur, je prierai seulement le ciel de vous éclairer, et de vous l'aire comprendre combien furent utiles jadis les chevaliers errants, et combien ils le seraient aujourd'hui, s'ils ('•talent en honneur. .Mais maintenant, pour les péchés des hommes, la paresse, l'oisiveté, la gourmandise et les plaisirs triomphent. Oh! pour le coup, dit en lui-même Lorenzo, notre hôte s'est échappé : mais c'est un noble fou, et je serais moi-

i /• : Nicola li poisson Nicolas . Fameux plongeur de la fin du xi naturel de Catane. Il était pins souvent dans l'eau que soi terre; bravait les Unis au jilu> fort des tourmentes, Misant de commisi ionnaire aux matelots qui Il périt devant Messine en voulant repêcher une lasse d'oi 'i'"- Prédcrii , roi de Naplcs, avait fait jeter dan» la mer pour éprouver Cadres

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