PARTIR II. CHAPITRE XIX
nos oubliées dePyrame et Thisbé.Dès ses plus jeunes ans, Basile adora Quilerie, qui, de son côté, récompensa son affection par mille innocentes faveurs : de sorte que, dans tout le village, on aimait à se raconter les amours de ces deux enfants. Ils grandirent; le père de Quilerie résolut d'interdire désormais l'entrée de sa maison à Basile, et pour se débarrasser de toute surveillance et soupçons, il se détermina à marier sa fille avec le riche Camache ; son union avec Basile ne lui semblait pas sortable, attendu que ce dernier n'était pas aussi bien favorisé des biens de la fortune que de ceux de la nature : car, pour en parler sans envie , c'est le jeune homme le plus agile que nous connaissions, grand tireur de la barre, excellent lutteur et grand joueur de balle. Il court comme un daim, saute mieux qu'une chèvre, abat lesquilles comme par miracle, chante comme une alouette, fait parler la guitare, et, par dessus tout, manie l'épée comme le plus habile. Pour cette seule qualilé, dit Don Quichotte, il méritait d'épouser non seulement la belle Quiterie, mais encore la reine Genèvre, si elle était de ce monde, en dépit de Lancelot et de tous ceux qui voudraient s'y opposer. Ma foi, dit Sancho, qui jusqu'alors avait écoulé sans dire mot, je m'en rapporte à ma femme : elle veut que chacun se marie avec son égal, suivant le proverbe qui dit : A chaque brebis sa pareille. Ce que je voudrais, c'est que ce bon Basile, que j'aime déjà, se mariât avec madame Quiterie. Dieu donne l'éternité et bonne mort ( il voulait dire le contraire) à ceux qui mettent obstacle au mariage de ceux qui s'aiment. Si tous ceux qui s'aiment se mariaient, reprit Don Quichotte, les pères perdraient le droit d'établir leurs enfants quand et avec qui leur conviendrait. Si les filles choisissaient leurs maris à leur volonté, vous en verriez telle prendre le valet de son père, telle autre le premier qu'elle verrait passer dans la rue, s'il lui semblait gaillard et de bonne mine, encore que ce fût un elfronlé spadassin. L'amour aveugle aisément les yeux de l'esprit, si nécessaires pour faire choix d'un état, et le mariage en est un auquel il est facile de se tromper; il faut de grandes précautions et la faveur particulière du ciel pour y bien réussir. Un homme veut faire un long voyage, s'il est prudent, avant de se mettre en chemin, il cherchera quelque compagnie agréable et sûre
pour l;i rouir. Pourquoi n'en feraitpas de même celui quidoil faire le loue, voyage de la vie jusqu'à la mort qui eu estle terme, surtout si sa compagnie doit le suivre au lit, à table, en touS lieux, comme la femme suit son mari ? La femme n'est point une marchandise qu'on revend, qu'on troque, qu'on change, après l'avoir achetée ; c'est un accident inséparable de vous, et qui dure autant que la vie; c'est un lacs qui, une fois mis au cou, se change en nœud gordien : il n'y a pas à le dénouer si la faux de la mort ne le coupe. Je pourrais ajouter sur ce sujet beaucoup d'autres choses, mais je suis arrêté par le désir de savoir si le seigneur licencié ne connaît pas d'autres détails sur Basile. Tout ce que je sais, répondit l'étudiant, bachelier ou licencié, comme le qualifiait Don Quichotte, c'est que depuis que Basile a su que la belle Quiterie épousait le riche Camache, on ne l'a jamais vu rire ni parler sensément; il est toujours triste, pensif, parle tout seul, et fait assez connaître qu'il a perdu le jugement; il mange peu, dort peu; les fruits sont sa seule nourriture ; quand il dort, c'est dans les champs, sur la dure, comme une bête brute ; par intervalles, il regarde le ciel et d'autres fois il a les yeux fiches en terre, dans une telle extase qu'on le prendrait pour une statue habillée dont l'air agite lus vêtements; enfin, il montre en tout un cieiir si passionné, que nous tous qui le connaissons nous craignons que le oui prononcé demain parla belle Quiterie ne soit son arrêt de mort. Dieu lui prépare un meilleur sort, dit Sanclio : s'il donne le mal, il donne aussi le remède. Personne ne sait ce qui doit advenir: d'ici à demain il y a bien des heu res, il n'en faut qu'une, il ne t'.uil qu'un moment pour que la maison tombe. .l'ai vu pleuvoir et faire soleil en même temps; tel se couche le soir bien portant, qui le lendemain ne peut se remuer. Et, dites-moi, y a-t-il quelqu'un qui puisse se vanter d'avoir mis un clou a la roue de fortune ! Non, certes : entre le oui et Le non de la femme, je ne voudrais pas risquer de placer la pointe d'une aiguille, car il n'y a point de place, faites que Quiterie aime Basile d'une sincère affection, el je lui donne un sac de bonheur, car l'Amour, a ce qu'on dit, a des lunettes qui fout paraître le emvre je l'or, la pauvreté richesse et la ona des perles. Où t'arrèteras-tu, maudit que tu es? dit Don nui-