PARTIE II. CHAPITRE \1\. ni
limite. Quand une fois tu enfiles tes contes ci tes proverbes, Judas soûl, qui puisse l'emporter! peut en espérer la lin. Dismoi, animal, que sais-tu des clous, des roues, et de rien autre? Oh! si l'on ne m'entend pas, répond Sancho, ce n'est pas merveille que mes sentences paraissent extravagantes; mais peu importe, je m'entends, et je sais bien que je n'ai point dit de sottises et que vous êtes toujours le contrôleur et le friscal de mes paroles et même de mes actions. — Dis donc fiscal ' , malheureux prévaricateur du bon langage, que Dieu confonde! Que votre seigneurie, répondit Sancho, ne se fâche point contre moi : elle sait bien que je n'ai pas été élevé à la cour, et que je n'ai point étudié à Salamanque, pour savoir si j'ôte ou si j'ajoute quelque lettre à mes mots. Par Dieu, on ne saurait obliger un paysan2 à parler comme un habitant de Tolède; et il y a bien tel Tolédan qui ne brille pas trop à parler purement. Cela est vrai, dit le licencié, car ceux qui fréquentent les tanneries et lezoeodover ne peuvent parler aussi bien que ceux qui se promènent tout le jour au cloître de la grande église, et cependant tous sont Tolédans. La pureté, la clarté, l'élégance, la propriété du langage se rencontrent chez les courtisans instruits, en quelque lieu qu'ils soient nés; je dis instruits, car il y en a beaucoup qui ne le sont guère, et l'instruction est la grammaire du beau langage, que l'usage perfectionne ensuite. Moi, seigneurs, j'ai, pour mes péchés, étudié en droit canon à Salamanque, et je me pique un peu de parler en termes purs, clairs, expressifs. Si vous ne vous piquiez pas de manier le fleuret mieux que la langue, lui dit l'autre étudiant, vous seriez le premier de la licence, au lieu de vous trouver à la queue. Bachelier, répondit le licencié, vous êtes dans la plus grande erreur du monde si vous regardez comme inutile l'adresse à l'escrime. Pour moi, dit Gorchuelo, ce n'est point une opinion, c'est une vérité démontrée ; si vous voulez que je vous en fasse faire l'expérience,
1 L'espagnol porte friscal pour fiscal; et, pour contenter tous les goûts, les uns ont dit criqviter [unir critiquer; d'autres corroler pour contrôler ; d'autres, enlin, épingler pour épiloguer. 11 en est de même dans toutes les logomachies de Sancho.
2 11 y a dans le texte : Sayagws. On appelait ainsi certains habitants de la province de Zamora, vêtus d'une grosse saye, et dont le langage était aussi grossier que l'habit.
vous avez des épécs, le lieu est favorable, j'ai de la force et du
courage, assez pour faire confesser que je ne suis point dans l'erreur ; mettez pied à terre, ayez recours à vos cercles, à vos angles, aux positions du corps, à toute votre science, j'espère vous faire voir les étoiles en plein midi avec ma grossière et naturelle dextérité, dans laquelle je me confie, après Dieu. L'homme qui me fera tourner les épaules est encore à naître, et il n'y en a pas un seul au monde à qui je ne fasse perdre terre. Tourner les épaules ou non, je n'en dis rien, répond le tireur ; mais il pourrait bien se faire que, là où vous auriez mis une fois le pied, vous trouvassiez votre sépulture, je veux dire que vous pourriez y rester mort pour avoir méprisé l'habileté dans les armes. C'est ce que nous verrons tout à l'heure, dit Corchuelo. En même temps il saute à terre prestement, et arrache comme un furieux l'une des deux épées que portait la monture du licencié. La chose ne se passera pas ainsi, dit aussitôt Don Quichotte : je veux diriger le combat et être le juge d'une question non vérifiée après de nombreuses épreuves. Il descend alors de Rossinante, et, appuyé sur sa lance, vient se mettre au milieu du chemin, au moment où le licencié, le corps bien placé, les jambes régulièrement posées, s'avançait vers Corchuelo ; celui-ci, de son côté, venait sur lui, jetant, comme on dit, le feu par les yeux. Les deux paysans, sans descendre de leurs montures, servirent des pectateurs à cette mortelle tragédie. Les coups d'estoc, de taille, de fendant, de revers et à fond que portait Corchuelo , étaient sans nombre et plus serrés que la grêle : il semblait un lion irrité ; mais il lui arrivait toujours un coup de bouton du fleuret du licencié, qui l'arrêtait au milieu de sa furie, et le lui faisait baiser comme une relique, quoique avec moins de dévotion. Enfin, le licencié lui compta avec son tleuret tous les boutons de la demi-soutane dont il était vêtu, faisant des lambeaux de l'habit, comme des queues de polype. Deux fois il lui fit sauter son chapeau, et l'épuisa tellement (pie, de rage et de colère, il prit son fleuret par la poignée, et le lança en l'air d'une si grandi! force, qu'il alla à trois quarts de lieue \ s'il faut en croire le témoi-
i L'hyperbole est un peu forte, même pour une plaisanterie; il l'eût suns douie ji-t. plus loin encore en le prenant par le bout de la la