PARTIE 11. CHAPITRE XX
la tête de tous côtés, il dit : De cette ramée il vient une odeur qui, si je ne me trompe, est plutôt celle de tranches de jambon grillées, que du jonc et du thym. Par ma foi ! les noces qui s'annoncent par de telles odeurs doivent être somptueuses et abondamment pourvues. Glouton, dépêche-toi, dit Don Quichotte, nous irons voir ces épousailles, et en même temps ce que fera le dédaigné Basile. Qu'il fasse ce qu'il voudra, répondit Sancho ; s'il n'était pas pauvre, il se serait marié avec Quiterie : faut-il, n'ayant pas un denier, vouloir se marier dans les nues? Sur ma foi, je suis d'avis que le pauvre doit se contenter de ce qu'il trouve, et ne pas aller chercher des friandises dans la mer. Je veux perdre un bras si Camache ne peut couvrir Basile tout entier de réaux ; et, s'il en est ainsi, comme cela doit être, Quiterie serait bien folle d'abandonner les galas et les joyaux que lui donne et peut lui donner Camache, pour le tir à la barre et le fleuret de Basile. Bien jeter la barre et bien manier l'épée ne vous donnent pas crédit d'une mesure de vin à la taverne : la grâce, le talent, qui ne sont pas marchandises vendables, ne sont que de belles paroles; mais quand ces avantages se rencontrent chez celui qui a de l'argent, je jure ma vie qu'ils ressortent grandement. Sur un bon fondement on peut élever un bon édifice, et le meilleur fondement du monde, c'est l'argent. Au nom de Dieu, Sancho, finis ta harangue, lui dit Don Quichotte; je crois que, si l'on te laissait poursuivre les discours que tu entames à tout propos, tu n'aurais pas le temps de manger ni de dormir, et que lu l'emploierais tout à parler. Si votre seigneurie, répondit Sancho, a bonne mémoire, elle doit se rappeler les articles de la convention que nous avons faite à notre dernière sortie : un de ces articles était de me laisser dire tout ce que je voudrais, pourvu que ce ne fût ni contre le prochain, ni contre votre autorité, et, jusqu'à ce moment, il ne me paraît pas que j'y aie contrevenu. 3e ne me rappelle point cet article, répondit Don Quichotte ; mais, en le supposant vrai, je veux que tu te taises et que tu me suives. Déjà les instruments que nous entendîmes hier soir recommencent à porter la joie dans ces vallons ; sans doute la noce va se célébrer à la fraîcheur du matin, et non pendant la chaleur du jour. Sancho obéit. Il mit la selle à Kossinaulc, le
lût à son prison; tous deux montèrent et entrèrent à petit p;is sous la ramée.
Le premier objet qui s'offrit aux regards de Sancbo, ce fut un jeune bœuf tout entier erabrocbé avec un orme: le bois destiné pour le rôlir formait une petite montagne; autour du feu étaient six marmites qui n'avaient pas été laites dans le moule ordinaire des marmites, c'était plutôt six demi-cuves, dont chacune pouvait contenir une boucherie ; elles engloutissaient des moutons entiers qui disparaissaient comme s'ils avaient été des pigeons. Les lièvres dépouillés, les poules plumées, pendaient sans nombre aux branches des arbres, avant d'aller s'ensevelir dans ces marmites; on ne pouvait compter les oiseaux et la chasse que l'on avait misa l'air pour les conserver Irais. Sancbo compta plus de soixante outres, chacune au moins de deux arrobes, pleines, comme on le vit bientôt, de vins généreux. De grands monceaux de pains blancs comme la neige étaient empilés comme des amas de blé dans les aires ; les fromages entassés formaient comme un mur de briques ; deux ebaudières d'huile, plus grandes que celles d'un teinturier, servaient à frire les pâtisseries qu'on retirait avec deux grandes pelles, pour les porter dans une autre chaudière pleine de miel préparé. Les cuisiniers et cuisinières étaient plus de cinquante, tous propres, alertes et contents. Dans le large ventre du bœuf on avait mis douze petits cochons de lait pour lui donner du goût et le rendre pi us tendre. Les épices de toutes sortes (''talent exposées à la vue dans un grand coll're, et semblaient n'avoir pas été achetées par livres, mais par arrobes. En un mot, l'appareil de cette noce était rustique, mais offrait une si grande abondance, qu'il eût pu suffire à nourrir une armée. Sancbo contemplait tout, admirait tout, s'affectionnait à tout : d'abord, les marmites le captivèrent, et de bon cœur il en eût pris de quoi remplir un pol de moyenne
grandeur; puis les outres de vin, ensuite les li mis de la poêle, si l'on peut appeler poêles ces immenses chaudières; enfin, n'y pouvant plus tenir, il aborda l'un des actifs cuisiniers, et, avec des paroles courtoises et faméliques, il lui demanda la permission de tremper un morceau de pain dans une marmite. Kière, lui répondil le cuisinier, ce jour n'est poinl uu jour de