‹ Histoire de Don Quichotte de la MancheChapitre 87 sur 310 · PARTIE II. CHAPITRE \X · texte numérisé non relu

PARTIE II. CHAPITRE \X

jeune, grâce au riche Camache : approchez, voyez si vous trouverez quelque cuiller à pot pour écorner une poule ou deux, et grand bien vous fasse. Je n'en vois aucune, répondit Sancho. Attendez, dit l'autre; pour Dieu ! vous êtes bien honteux et peu avisé. En même temps, il prend un chaudron, le plonge dans la marmite, en retire trois poules et, deux oies : Mangez, ami, dit-il à Sancho, déjeunez avec cette écume, en attendant l'heure du dîner. Je ne sais où la mettre, dit Sancho. Eh bien ! reprit le cuisinier, emportez chaudron et tout : la richesse et la joie de Camache y suppléeront.

Tandis que Sancho employait si bien son temps, Don Quichotte regardait entrer d'un côté de la ramée douze paysans montés sur autant de fort belles juments richement enharnachée-, avec de nombreuses clochettes au poitrail; ils étaient en babils de fête, et firent plusieurs courses en troupe dans la prairie, avec de grandes exclamations de joie, en répétant : Vivent Camache et Quiterie ! il est aussi riche qu'elle est belle ; elle est la plus belle des femmes ! A ces exclamations, Don Quichotte dit en lui-même : On voit bien qu'ils n'ont pas vu ma Dulcinée du Toboso; s'ils la connaissaient, ils seraient un peu plus réservés dans les éloges qu'ils donnent à leur Quiterie. Bientôt après commencèrent à entrer, par divers endroits de la ramée, différents chœurs de danses; l'un était la danse des épées, composé de vingt-quatre jeunes gens de belle apparence, tous vêtus de toile blanche et fine, et la tête couverte de mouchoirs de soie de diverses couleurs. Un de ceux qui étaient montés sur les juments demanda à celui qui conduisait les danseurs, jeune homme très dispos, si aucun d'eux jusque-là n'avait été blessé. Grâce à Dieu, répondit le jeune homme, nul de nous ne l'a été jusqu'à présent, nous sommes tous en santé. En même temps il se mêla parmi ses compagnons, et fit des voiles avec tant de dextérité, que Don Quichotte, habitué à de semblables danses, n'en avait jamais vu d'aussi parfaites; il porta le même jugement d'un autre chœur composé de jeunes filles, d'une grande beauté, et si jeunes, qu'aucune ne paraissait avoir moins de quatorze ans, ni plus de dix-huit; elles étaient vêtues d'étoffe verte ; leurs cheveux partie flottants, partie Iressés, élaient tous blonds à le disputer à eeux du

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soleil, et ornés de guirlandes de jasmin, de roses, d'amarante, du chèvre-feuille; elles avaient à leur lête un vieillard vénérable el une antique matrone, plus agiles el plus légers que ne le promettaient leurs années: une musette de Zamora guidait leurs pas, et ces belles filles, donl les yeux offraient autanl de décence que leurs pieds montraient de légèreté, paraissaient les meilleures danseuses du monde. Après elles, parut un chœur de ees danses que l'on appelle parlées' : il était composé de huit nymphes séparées en deux files; Tune était menée par le dieu Cupidon, l'autre par l'Intérêt; le premier avait pour parure ses ailes, son arc, ses flèches, son carquois; l'autre était vêtu de riches habits, brillants d'or et de soie de diverses couleurs; les nymphes que l'Amour guidait avaient leurs uoms écrits en grandes lettres derrière les épaules sur du parchemin blanc : la première étail la Poésie, la seconde la Sagesse, la troisième La Noblesse, la quatrième la Valeur; celles que conduisait l'Intérêl étaient désignées de même; elles se nommaient Libéralité, Dan, Trésor, Paisible Possession. Au-devant, du quadrille venait un château en buis traîné par quatre sauvages velus de tuile teinte en vert et de lierre, et si naturellement représentés que peu s'en fallut qu'ils ne lissent peur à Sanclio ; sur le fronton du château et sur les quatre faces était écrit : Château de la Prudence. Quatre habiles joueurs de fiûte el de tambourin les guidaient au son de la musique. Cupidon ouvrit la danse ; et, après avoir l'ait deux entrées, il leva les yeux, dirigea une flèche contre une jeune fille qui parut entre les créneaux du fort, et lui adressa ces paroles:

Jr guis le ai' u puissant qui régit l'air, la terre, la mer immense el tout ce que l'abimi ' Bon sein redouté.

Jamais je n'ai connu la crainte; je peux tout ce que j*' veux, même l'impossible; en tout ce qui est possible je commande, enlève, donne et défends.

Le couplet achevé, ['Amour lança une flèche sur le haut du château, pais se retira. Le dieu de ['Intérêt lui uccéda, dansa deux entrées : les tambours se turent, et il dit:

pantomime m el de chants, ou

de pu ■ i national.

PAHÏ1E 11. CHAPITRE XX. 139

Je suis celui qui a plus de pouvoir que l'Amour, et c'est l'Amour qui nie guide. .Mit race est la plus connue, la plus puissante que le eiel ait mise sur la terre.

Je suis l'Intérêt: peu savent bien agir avec moi. Agir sans moi est un grand miracle : tel que je suis, je me consacre à toi, et pour jamais. Amen.

L'Intérêt se retira; la Poésie parut ensuite, exécuta, comme les autres, ses entrées, puis, les yeux dirigés vers la jeune fille du château, elle lui adressa ces mots :

La douce Poésie, dans ses douces conceptions, dans ses vers mesurés et ingénieux, t'envoie toute sou àme enfermée en mille sonnets.

Si mon assistance ne te fatigue point, ta fortune, enviée par tant d'autres , sera élevée par moi au-dessus du cercle de la lune.

La Poésie s'étant éloignée, la Libéralité sortit de la bande de l'Intérêt, et, après avoir dansé, s'exprima ainsi :

On donne le nom de Libéralité au don qui fuit les excès de la prodigalité, et l'excès contraire toujours tiède et réservé.

Mais en ta faveur, je veux être prodigue aujourd'hui. C'est un vice, mais il ne blesse point l'honneur. 11 naît d'un cœur amoureux qui se fait reconnaître à ses dons.

De la même manière parurent et se retirèrent tous les personnages des deux quadrilles : chacun fit ses entrées et dit ses vers, les uns bons, les autres ridicules; Don Quichotte, qui avait beaucoup de mémoire, ne retint que ceux que nous venons de rapporter. Ensuite tous ces danseurs se mêlèrent, formèrent d'agréables pas, faisant et défaisant les figures. Toutes les fois que l'Amour passait devant le château, il y lançait ses flèches, et le dieu de l'Intérêt y brisait des boules creuses dorées1. Enfin, après avoir bien dansé, l'Intérêt lança contre le château une grosse bourse faite de la peau d'un gros chat moucheté, et qui paraissait pleine d'or : au coup qu'elle donna, les quatre faces du château se détachèrent et s'abattirent, et la

1 Alcancia. C'est une boule de terre cuite au soleil, de la grosseur d'une orange, qu'on remplit de fleurs, de parfums, d'eau pure ou de senteur, quelquefois de cendre, et que l'on se jette par jeu en courant à cheval. On évite ces

boules en se couvrant d'un bouclier contre lequel elles se brisent. C'est un jeu arabe conservé en Espagne.

jeune fille parut à découvert et sans défense. Aussitôt, l'Intérêt, aidé de sa troupe, lui jeta au cou une chaîne d'or, et sembla la saisir, la forcer de se rendre et la faire captive; l'Amour el les siens eurent l'air de la leur vouloir enlever, et toute cette lutte apparente s'exécutait en cadence, au son des tambourins. Enfin, les sauvages mirent la paix entre eux, rétablirent promptement les faces du château, et la jeune fille se trouva enfermée comme auparavant. Ainsi finit cette danse, au i^rand contentement de tous les spectateurs. Don Quichotte s'enquit à l'une des nymphes quel était l'auteur de cette pantomime : elle lui répondit que c'était un bénéficié du village, qui avait un agréable talent pour ces sortes d'inventions, .le gagerais, reprit-il, que ce bachelier ou bénéficié est plus ami de Gamache (pie de Basile, et qu'il s'entend mieux à l'aire des satires qu'à dire ses vêpres. Au reste, il a fort bien encadré dans sa danse les richesses de Camache et les talents de Basile. En ce moment, Sancho, qui écoutait son maître, dit : Le roi est nu m coq ', et je suis pour Camache. Tu lais bien paraître, Sancho, lui dit Don Quichotte, que tu n'es qu'un vilain, et de ceux qui disent : Vive le plus fort. Je ne sais pas, répond Sancho, desquels je suis ; mais je sais bien que, des marmites de Basile, je ne tirerai jamais une écume d'aussi bon goût que celle que j'ai tirée des marmites de Camache. Et il montra le chaudron plein d'oisons et de poules, il en prit une, et se mit à manger de bon cour, en disant : A la barbe des talents de Basile, autant tu vaux, autant tu as ; autant tu as, autant tu vaux. Il n'y a que deux familles au monde, disait une de mes grand'mères, l'avoir et le non-avoir ; elle se tenait du côté de l'avoir : au jour d'aujourd'hui, mon maître, on fait plus de cas de l'avoir que du savoir. Un àne couvert d'or parait meilleur qu'un cheval bité. Ainsi, je le répète, je tiens pour Camache, dont les marmites ont pour écumes des oisons, des poules, des lièvres, des lapins, tandis que celles de Basile ne doivent être que de l'eau claire.

i gal/o, expression usité'- ■ l ■ ■■. pour dire : .1" suis du parti du plus fort. Elle parait tirée des anciens i lorsquedcu

cutenlsurun objet, calai qui soutient une opinion dit encore : Fulam

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