‹ Histoire de Don Quichotte de la MancheChapitre 9 sur 310 · PARTIE II. CHAPITRE I · texte numérisé non relu

PARTIE II. CHAPITRE I

yeux Amadis de Gaule : c'était un homme de haute taille, blanc de visage, la barbe belle quoique noire, le regard mêlé de douceur et de sévérité, parlant bref, lent à se mettre en colère, prompt à se calmer. De même que je viens de vous faire son portrait, je pourrais, je crois , peindre tous les chevaliers errants dont nous parlent les histoires, car dans la conviction où je suis qu'ils furent tels que ces histoires le racontent, par leurs exploits, leur caractère, on peut aisément, en bonne philosophie, juger de leurs traits, de leur teint, de leur stature. De quelle taille, suivant vous, seigneur Don Quichotte, pouvait être le géant Morgant? demanda le barbier. En fait de géants, répondit Don Quichotte, les opinions sont partagées : en existat-il, n'en exista-t-il pas? Cependant, la sainte Écriture, qui ne saurait être menteuse en un seul point, nous prouve qu'il en a existé, puisqu'elle nous rapporte l'histoire de ce grand Philistin Goliath, qui avait sept coudées et demie de haut, ce qui fait une grandeur démesurée. Dans la Sicile, on a aussi trouvé des os de jambes et d'épaules si grands , qu'ils ne peuvent avoir appartenu qu'à des géants hauts comme des tours élevées, ainsi que le démontre la géométrie. Malgré tout cela, je ne saurais dire avec certitude de quelle taille était Morgant, quoique je ne pense pas qu'il ait été fort grand ; ce qui me porte à le croire, c'est que, dans l'histoire où il est fait mention particulière de ses aventures, il est dit que souvent il couchait sous un toit,* or, s'il trouvait une maison capable de le contenir, il est évident qu'il n'était pas d'une taille démesurée. Vous avez raison, dit le curé, qui, prenant plaisir à entendre débiter de si grandes folies, lui demanda ce qu'il pensait des ligures de Renaud de Montauban, de Roland et des autres pairs de France, puisque tous avaient été chevaliers errants. Pour Renaud, dit Don Quichotte, j'ose affirmer qu'il avait la figure large , le teint vermeil, les yeux un peu saillants et mobiles; 'il était pointilleux et emporté outre mesure, ami des larrons et des gens perdus. Quant à Roldan, Rotolando ou Orlando (car on lui donne tous ces noms dans l'histoire), je suis d'avis, je crois même fermement qu'il fut de taille moyenne, large d'épaules, un peu voûté, brun du visage, la barbe rude, velu du corps, le regard menaçant, parlant bief, et pourtant civil et courtois. Si Roland,

Ki DON QUICHOTTE.

dit le curé, n'était pas plus beau que vous le dépeignez, ce n'est pas merveille que la belle Angélique l'ait dédaigné et quitté pour la grâce, la gentillesse et la bonne mine que devait avoir ce jeune Maure à barbe naissante, auquel elle s'abandonna : elle eut raison de préférer le délicat Médor au dur et âpre Roland. Cette Angélique, seigneur curé, répondit Don Quichotte, liit une dévergondée, une coureuse, une capricieuse, qui fit autant de bruit dans le monde par ses impertinences que par sa beauté : elle dédaigna mille seigneurs, mille hommes vaillants et sages, pour un petit page imberbe, sans autre avantage, sans autre recommandation que sa reconnaissance pour son ami. Celui qui a chanté sa beauté, le fameux Arioste, n'osant pas ou ne voulant point, après son indigne choix, raconter ses dernières aventures, qui sans doute ne furent pas extrêmement honnêtes, l'abandonne après avoir dit :

Peut-être un autre, sur une lyre meilleure, dira comment elle reçut le sceptro du Catay '.

Et sans doute ce fut une prophétie (car les poètes sont appelés vaticinateurs ou devins) ; cette vérité devient évidente, car depuis, un fameux poète d'Andalousie2 a chanté les larmes d'Angélique, et un autre poète castillan, que l'on peut appeler l'unique3, a célébré sa beauté. Dites-moi, seigneur Don Quichotte, reprit le barbier, parmi tant de poètes qui ont chanté Angélique, n'en est-il aucun qui ait dirigé contre elle quelque satire? Je pense bien, répondit Don Quichotte, que, si Sacripant ou Roland avaient été poètes, ils n'auraient pas manqué de savonner la demoiselle ; car c'est l'ordinaire des poètes dédaignés de leurs maîtresses, vraies ou supposées, de celles enfin qu'ils ont établies dames de leurs pensées, de se venger par des satires et des libelles, vengeance, assurément, indigne de cœurs généreux. Au reste, il n'est, jusqu'à présent, parvenu à ma connaissance aucun vers diffamatoire contre la belle

i F como del Catay recibio el cetro,

Quiza otro cantara con mejor pletro.

ï Louis Baral ;i de Soto. Lagrinuude Angelica.

-, l.o|ir du Vega. t." Uermomra de Angelica.

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