PARTIE 11. CHAPITRE L
sage, si je ne le suis pas. Je me tourmente seulement pour faire comprendre au monde l'erreur où il est de ne point faire renaître les temps heureux où brillait la chevalerie errante. Mais, notre siècle est trop dépravé pour jouir des biens infinis que goûtaient les âges où les chevaliers errants soutenaient seuls, portaient sur leurs épaules le fardeau de la défense des royaumes, de la protection des demoiselles, de l'assistance des pupilles et des orphelins, du châtiment des superbes et de la récompense des humbles. La plupart des chevaliers d'aujourd'hui préfèrent le damas, le brocart, les riches toiles dont ils se parent, et la cotte de maille dont ils s'arment. 11 n'en est plus qui dorme dans les champs, exposé aux inclémences du ciel, armé de pied en cap ; il n'en est plus qui, sans ôter le pied de rétrier, appuyé sur sa lance, cherche, comme on dit, à vaincre le sommeil, comme faisaient les chevaliers errants. Il n'en est aucun qui, sortant de ce bois , s'engage sur cette montagne, descende de là pour fouler une plage stérile et déserte, au bord d'une mer souvent agitée par la tempête, y trouve un petit bateau sans rames, sans voiles, sans mâts, sans agrès, se jette dedans d'un courage intrépide, s'abandonnant aux implacables vagues d'une mer profonde, qui tantôt l'élève jusqu'aux nues, tantôt le plonge dans l'abîme; lui, faisant face à la tempête, se trouve, au moment où il s'y attend le moins, à trois mille lieues du point d'où il est parti, saute sur celte terre inconnue et lointaine, et rencontre des aventures dignes d'être retracées, non sur le parchemin, mais sur le bronze. Maintenant, la paresse triomphe de la diligence, l'oisiveté du travail, le vice de la vertu, l'arrogance de la valeur, et la théorie de la pratique des armes, qui ne brillèrent d'un éclat immortel que dans l'âge d'or et parmi les chevaliers errants. Exista-t-il, dites-moi, chevalier plus honnête et plus vaillant que le fameux Amadis de Gaule? plus avisé que Palmerin d'Angleterre? plus afïable et plus complaisant que Tirant le Blanc ? plus galant que Lisvard de Grèce ? plus frappé et plus frappant de l'épée que don Bélianis? plus intrépide que Périon de Gaule ? plus ail ron leur de dangers que Félix-Marte d'Hircanie? plus sincère qu'Esplandian 1 plus hardi que don Cirongilio de Thrace? plus brave que Kodomont? plus prudent (pic le roi
il don gi H.iioïïi;.
Solinn ! plus téméraire que Renaud? plus invincible que Roland? plus brillant et courtois que Roger, duquel descendent les ducs de Ferra re, comme Turpin nous l'apprend dans sa Cosmographie? Jous ces cbevaliers, seigneur curé, et beaucoup d'autresque je pourrais nommer, lurent clievaliers en ants, la gloire et la lumière de leur ordre. C'est de ceux-là ou de leurs pareils que je voudrais que fussent ceux auxquels se rapporte mon avis. S'ils en étaient, Sa Majesté se trouverait bien sci vie, diminuerait beaucoup ses dépenses, et le Turc s'en arracherait la barbe. Après cela,je veux rester dans ma loge, puisque le chapelain ne veut pas m'en tirer ; et, si Jupiter, comme a dit le barbier, ne veut pas donner de la pluie, je suis là pour en donner quand il me plaira : ceci soit dit pour que le seigneur barbier sache que je l'ai tort bien compris.
lui vérité, seigneur Don Quichotte, répondit le barbier, je n'ai point eu le dessein de vous déplaire : Dieu m'est témoin que mon intention était bonne; et que votre seigneurie ne doit point s'en ofïenser. Si je le dois ou non, répondit Don Quichotte, c'est ce que je sais. Quant à moi, dit le curé, quoique j'aie à peine dit un mot jusqu'à présent, je ne saurais garder un scrupule qui me ronge et agite ma conscience, il est né de ce que vient de dire le seigneur Don Quichotte. Seigneur curé, répond ce dernier, de plus grandes choses vous sont permises : ainsi vous pouvez exposer votre scrupule, car il est pénible d'avoir la conscience chargée. Avec votre assentiment, reprit le curé, je vous dirai donc, que je ne saurais me persuader que toute cette bande de chevaliers errants qu'a nommés votre seigneurie ait réellement existé, qu'ils aient été des hommes de chair et d'os : je m'imagine que tout cela n'est que fiction, fable, mensonge et songes racontés par des hommes éveillés, ou, pour mieux dire, à moitié endormis. C'est une autre erreur, répondit Don Quichotte, dans laquelle sont tombés beaucoup de -eus qui ne veulent pas croire qu'il ait existé de tels chevaliers. Souvent, en diverses occasions et avec diverses personnes, je me suis efforcé d'exposer à la lumière de la vérité cette erreur presque générale. Quelquefois je n'ai pas réussi ; d'autres fois, j'ai élé plus heureux, grâces à l'appui de la vérité. Elle me oble si évidente que je pourrais dire avoir vu de mes propres