PARTIE 11. CHAPITRE XX11I
lût s'olïVit à ma vue un palais royal et magnifique, dont les murs paraissaient être du cristal le plus transparent; deux grandes portes s'ouvrirent : j'en vis sortir et s'avancer vers [moi un vénérable vieillard, vêtu d'un long manteau violet qui traînait jusqu'à terre. Ses épaules et sa poitrine étaient couvertes de l'espèce de chaperon 1 que portent les boursiers de collège, en satin vert. Il avait sur la tète un bonnet noir à la milanaise, et sa barbe toute blanche tombait audelà de sa ceinture. Il n'avait point d'armes, mais un rosaire à la main, dont les grains étaient plus gros que des noix et les dizains comme des œufs d'autruche d'une grosseur moyenne ; sa gravité, sa démarche, sa noble apparence et le lieu dans lequel je me trouvais me pénétraient de respect et d'admiration. Il s'approcha de moi, et d'abord m'embrassa étroitement, ensuite il me dit : Il y a longtemps, valeureux chevalier Don Quichotte de la Manche, que nous tous qui sommes enchantés dans ces solitudes, nous t'attendons afin que tu fasses connaître au monde ce que renferme la caverne de Montésinos, dans laquelle tu viens de pénétrer, entreprise qui n'était réservée qu'à ton invincible courage, à ta merveilleuse résolution. Viens avec moi, très illustre seigneur, je vais te faire voir les merveilles que recèle ce palais transparent dont je suis l'alcade et le gardien perpétuel, car je suis Montésinos, dont la caverne a reçu le nom. A peine m'eut-il dit qu'il était Montésinos, que je lui demandai s'il était vrai, comme on le racontait dans le monde, qu'avec une petite dague il eût enlevé le cœur de son ami Durandart, et qu'il l'eût porté à Belerme, pour se conformera la prière de Durandart mourant. Oui, me répondit-il, tout est vrai, sinon la dague; car ce n'en lût point une, mais un poignard bien poli, aussi pointu qu'une alêne. Ce poignard, interrompit Sancho, devait donc venir de Ramon de Hoces de Séville? Je n'en sais rien, répondit Don Quichotte, mais je ne le crois pas, car ce Ramon est d'hier, et le combat de Roncevaux, où périt Durandart, est bien plus ancien; mais cette particularité n'est d'aucune importance, et ne change rien à la vérité dé l'his-
1 Beca de colegial, longue bande d'étoffe que portaient sur les épaules les boursiers de collège, et qu'ils tortillaient de plusieurs façons. Voyez Glossaire de Rabelais, au mot Cornette.
toire. Vous avez raison, dit le cousin ; poursuivez, seigneur Don Quichotte, je vous écoute avec la plus vive satisfaction. Je n'en ai pas moins à vous entretenir, répondit Don Quichotte. Je dis donc que le vénérable Montésinos me lit entrer dans ce palais de cristal. En une salle basse, toute d'albâtre et d'une fraîcheur délicieuse, était un tombeau de marbre habilement travaillé, sur lequel je vis étendu tout de son long un chevalier, non en bronze, en marbre ou en jaspe, comme on le voit sur les autres tombeaux, mais en chair et en os ; il avait la main droite posée sur le cœur, et cette main me sembla velue et nerveuse, preuve d'une grande force. Avant que j'eusse l'ait aucune question à Montésinos, voyant mon étonnementà l'aspectdu sépulcre et du chevalier, il me dit : Vous voyez mon ami Durandart, Heur et miroir des braves et amoureux chevaliers de son temps : Merlin, cet enchanteur français, que l'on a dit fils du diable, et qui ne l'est pas, je crois, car il en sait plus que lui, Merlin, dis-je, retient enchanté dans ce palais mon ami Durandart, moi et plusieurs autres chevaliers et dames. Personne ne sait comment ni pourquoi il nous retient enchantés dans ce palais : le temps où nous le saurons n'est pas éloigné, à ce que j'imagine. Ce qui m'étonne le plus, est d'être aussi sûr que je le suis qu'il fait jour maintenant, que Durandart rendit entre mes bras le dernier soupir et qu'après sa mort j'enlevai son cœur de mes propres mains ; en vérité, il pouvait bien peser deux livres, et, selon les naturalistes, celui qui a le cœur le plus gros est aussi le plus courageux. Cela étant ainsi, et ce chevalier étant réellement mort, comment se fait-il qu'il soupire et se plaint, de temps en temps, comme s'il était vivant? Au même moment, le malheureux Durandart s'écria d'une voix plaintive:
0 mon cousin Montésinos, la dernière prière que je vous fis, fut aussitôt après ma mort, et quand mon àme aurait abandonné mon corps, de me tirer le eumr de la poitrine, avec le poignard ou la dague et de le porter à Belerme.
A ces mots le vénérable Montésinos, les larmes aux yeux, se jeta n genoux devant le chevalier, et lui dit: J'ai fait, seigneur Durandart, mou cher cousin, le jour funeste «le notre défaite, ce que vous m'aviez commandé: j'enlevai votre cœur le mieux