PARTIE II. CHAPITRE XXIII
que je pus, sans en laisser dans le corps la moindre parcelle ; je l'essuyai avec un mouchoir de dentelle, et je pris ma course pour la France, après avoir déposé votre corps dans le sein de la terre, en versant tant de larmes qu'elles suffirent pour laver mes mains et les nettoyer du sang dont elles étaient couvertes après avoir fouillé dans vos entrailles. Pour plus ample preuve, cher cousin de mon âme, dans le premier village que je rencontrai en sortant de Roncevaux, je mis un peu de sel sur votre cœur, pour qu'il ne sentît pas mauvais , et qu'il pût être présenté, non pas frais, mais du moins conservé, à madame Belerme, qui, comme vous, comme moi, comme Guadiana votre écuyer, la dame Ruidera, ses sept filles, ses deux nièces, et beaucoup d'autres de vos amis et connaissances, est retenue enchantée dans ce palais par le sage Merlin, depuis nombre d'années ; bien qu'il s'en soit écoulé plus de cinq cents, aucun de nous n'est mort ; il ne nous manque que Ruidera, ses filles et ses nièces, qui s'en allaient toujours pleurant, et que, par compassion, sans doute, Merlin a changées en autant de lagunes qui, parmi les vivants, et dans la province de la Manche, sont appelées les lagunes de Ruidera ; les sept filles appartiennent au roi d'Espagne, et les deux nièces aux chevaliers d'un très saint ordre, qu'on appelle de Saint-Jean. Guadiana, votre écuyer, qui ne cessait aussi de déplorer votre malheur, fut changé en un fleuve qui porte son nom ; lorsque ses ondes parvinrent à la surface de la terre et qu'il aperçut le soleil de l'autre monde, il eut un tel regret de vous quitter, qu'il se replongea dans les entrailles de la terre ; cependant, comme il n'est pas possible qu'il abandonne son cours naturel, il se montre, de distance en distance, au soleil et aux hommes. Les lagunes dout je vous ai parlé l'augmentent de leurs eaux, avec elles et beaucoup d'autres qu'il reçoit en chemin, il entre majestueusement dans le Portugal. Mais, en quelque lieu qu'il promène son cours, il montre toujours sa tristesse et sa mélancolie. Il dédaigne de nourrir dans ses eaux des poissons estimés et délicats ; ceux qu'il alimente sont insipides et grossiers, bien différents des poissons du Tage doré. Ce que je vous dis maintenant, mon cher cousin, je vous l'ai déjà dit bien des lois; mais, comme vous ne me répondez pas, j'imagine, ou
que vous ne me croyez pas, ou que vous ne m'entendez point, et Dieu sait la peine que j'en éprouve. Je veux vous apprendre maintenant une nouvelle qui, si elle ne soulage pas votre douleur, ne peut du moins l'augmenter : sachez que vous avez devant vous (ouvrez les yeux et vous le verrez) ce fameux chevalier dont le sage Merlin a prédit tant de choses, ce Don Quichotte de la Manche qui vient de ressusciter, avec plus de gloire qu'autrefois, la chevalerie errante, ouhliée aujourd'hui. Il pourrait se faire que, par son moyen, nous fussions désenchantés, car les grandes aventures sont réservées aux grands hommes. Si cela n'arrive point, dit Durandart, d'une voix faible et dolente, si cela n'arrive point, mon cousin, il faudra prendre patience et mêler les cartes '. En achevant ces mots, il se tourna sur le côté, et retomba dans son silence accoutumé.
Cependant on entendit de grands cris, et des pleurs mêlés à de profonds gémissements et à des sanglots entrecoupés. Je tournai la tète, et, à travers les murailles de cristal, je vis s'avancer, dans une autre salle, une procession de deux files de belles filles vêtues de deuil, avec des turbans blancs à la mode des Turcs. Au bout des deux liles venait une dame (elle paraissait l'être à sa gravité) aussi vêtue de noir, avec un voile blanc si long qu'il traînait à terre. Son turban était deux fois plus ample que le plus gros des autres ; elle avait des sourcils qui se touchaient, le nez un peu camus, la bouche grande, maisles lèvres colorées : ses dents, qu'elle laissait voir de temps à autre, paraissaient rares, mal rangées, mais blanches comme des amandes pelées. Elle tenait dans ses mains un linge très fin, dans lequel, autant que j'en pus juger, était un cœur de chair de momie tant il était sec et flétri. Montésinos me dit que toutes ces femmes étaient les suivantes de Durandart cl de Belerme, enchantées comme leurs maîtres, et que la dernière, qui portait dans ses mains le cœur enveloppé, était Belerme elle-même; quatre jours de la semaine, elle fait avec ses demoiselles cette procession, chantant, ou pour mieux dire, pleurant sur le corps et sur le cœur déplorablede son cousin ; j| ajouta que si elle m'avait paru quelque peu laide, ou moins
i p rajat çon de parler proverbiale.