‹ Histoire de Don Quijote de la MancheChapitre 106 sur 278 · PARTIE 1. CHAPITRE XXIII · texte numérisé non relu

PARTIE 1. CHAPITRE XXIII

même temps : Ah ! traître Fernand, c'est ici , c'est ici que tu mç payeras Foutrage que tu m'as fait ; mes mains t'arracheront ce cœur où résident toutes les méchancetés, et surtout la fraude et la perfidie. Il ajoutait d'autres injures qui toutes s'adressaient à ce Fernand, et lui reprochaient son parjure et $a trahison. Nous lui arrachâmes notre camarade , non sans peine ; et lui , sans rien dire dflrantage, s'éloigna de nous, et courut se cacher dans les bruyères et les halliers, nous ôtant tout moyen de le suivre. Tout cela nous fit conjecturer que sa folie le prenait par intervalles^, et que quelqu'un du nom de Fernand lui avait fait une méchanceté, dont l'état où il était réduit montrait assez toute l'étendue; il nous l'a prouvé* plusieurs fois depuis, en venant sur le chemin , tantôt demander doucement à maur ger aux bergers, tantôt leur arracher de force leur provisions : car, lorsqu'il est dans sa fohe, nos bergers ont beau lui offrir de bon cœur ce qu'ils ont , il ne l'accepte pas , mais le leur arrache h coups de poing; au contraire, quand il est dans son bon sens, il le demande pour l'amoiir de Dieu avec beaucoup de courtoisie ,.et leur rend grâces les larmes aux yeux. Je vous dirai , seigneur, poursuivit le chevrier, que nous avons résolu hier, deux bergers de mes amis, leurs deux valets et moi, de chercher ce pauvre jeune homme jusqu'à ce que nous l'ayons trouvé, et de l'emmener de gré ou de force à la ville d'Almodovar, à Auit lieues d'ici , pour le faire traiter, s'il y a remède à son mal, ou, dans des intervalles de bon sens, nous tâcherons d'apprendre qui il est, et s'il a des parents qu'on puisse informer de son malheur. Voilà, seigneurs, tout ce que je peux vous dire sur ce que vous m'avez demandé; celui que vous avez vu courir si légèrement et presque nu est le véritable maître de la valise que vous avez trouvée. Don Quijote demeura tout étonné de ce que le chevrier venait de lui conter, et n'en eut que plus d'envie de savoir qui était ce malheureux : il se confirma donc dans la résolution qu'il avait prise de le chercher par toute la montagne,, sans laisser coin ni caveirne qu'il ne visitât jusqu'à ce qu'il l'eût trouvé; mais la fortune en ordonna.

mieux qu'il né Tespérait, car dans le même moment, parut, dans une embrasure de rochers qui s'élevaient à peu de distance, le jeune bonmie venant vers eux , et marmottant entre ses dents quelque chose que Téloignement ne permettait pas d'entendre, et qu'ils n'auraient pas entendu quand ils auraient été tout près; son vêtement était tel que nous l'avons dépeint, seulement Don Quijote reconnut à son approche , que son cdlet en lambeaux était parfumé d'ambre, et il se confirma dans Fidée qu'un homme ainsi vêtu ne pouvait être de basse condition. Le jeune homme les salua d'une«voix enrouée, mais avec beaucoup de courtoisie. Don Quijote lui rendit le salut avec la même civilité, et, descendant de dessus Rossinante, s'avança de bonne grâce pour l'embrasser; il le retint longtemps entre ses bras . comme s'il l'eût connu depuis nombre d'années. L'autre, à qui nous pouvons donner le nom de Déchiré à la Méchante Figure, comme nous donnons le surnom de Triste Figure à Don Quijote, après s'être laissé embrasser, recula quelques pas, posa ses mains sur les épaules de Don Quijote, et le regarda comme cherchant à le reconnaître, non moins surpris sans doute de voir la figure, la taille et l'armure de Don Quijote , que Don Quijote pouvait l'être de le voir lui-même. Le premier des deux qui parla fut le déguenillé : et il dit ce qu'on verra dans le chapitre suivant.

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