‹ Histoire de Don Quijote de la MancheChapitre 108 sur 278 · PARTIE I. CHAPITRE XXIV. 18S · texte numérisé non relu

PARTIE I. CHAPITRE XXIV. 18S

vous avez usé envers moi , et je voudrais être en état de vous témoigner autrement que par le désir, la reconnaissance que j'ai d'un si bcm accueil ; mais ma mauvaise fortune ne m'a laissé pour répondre aux bontés que Ton me témoigne que ma bonne volonté. La mienne , répondit DoDi Quijote, est de vous servir; j'étais résolu de ne point sbrtir de ces montagnes jusqu'à ce que je vous eusse rencontré, et sans savoir de vousmême s'il n'est point , aux déplaisirs qu'annonce votre genre de vie , quelque remède, afin de le chercher, si cela est nécessaire^ avec toute la diligence possible. Si vos malheurs sont du nombre de ceux qui ne peuvent accueillir aucune ccmsolation , je voulais vous aider de mon mieux à les pleurer, à gânir ; c'est, du moins, une consolation dans les disgrâces de trouver qui «i ^ ait compassion. Si ma bonne inten^on mérite quelque reconnaissance, je vous supplie, par la courtoisie dont je vous vois si rempli, je vous conjure par ce qui vous est ou vous fut le plus cher, de me dire qui vous êtes, et ce qui vous oblige à vivre et mourir dans ces lieux solitaires, comme les bêtes brutes, et dans une situation si peu faite pour vous, ainsi que le prouvent votre habit et votre personne. Je jure , par l'ordre de chevalerie que j'ai reçu, quoique indigne, et par la profession que j'en fais, que, si vous avez cette complaisance, je vous servirai fidèlement, comme mon devoir m'y oblige, soit en apportant du remède à vos malheurs, s'il en est, soit en vous aidant à les pleurer, comme je vous l'ai promis. Lechevalier du Bois entendant parler ainsi celui de laTriste Figure, ne faisait que le regarder et le regarder encore , Texaminant de la têfe aux pieds. Après l'avoir bien contemplé , il lui dit : Si vous avez quelque chose à manger, pour l'amour de Dieu , faites qu'on me le donne : après avoir mangé, je ferai tqut ce que vous voudrez en reconnaissance de vos bonnes intentions pour moi. Aussitôt , Sancho tira de sion bissac , et le chevr ier de sa besace, de quoi apaiser la faim du pauvre malheureux, qui se mit à manger comme un insensé , avec tant de hâte qu'un morceau n'attendait pas l'autre ; il engouffrait plutôt qu'il ne mangeait, et

pendant ce temps tous gardaient le silence. Quand il eut fîni de manger, il leur fit signe de le suivre , et les mena dans un petit pré qui était assez près de là , au bas d'un rocher. En arrivant il s'étendit sur Therbe, les autres en firent autant, toujours sans parler; puis, s'étant placé à son gré , il commença ainsi : Si vous desirez , seigneurs, connaître en peu de mots Fétendue de mes infortunes , il faut que vous me promettiez de n'interrompre par aucune questicta ni autrement le fil de mon histoire : du moment que vous le ferez, mon récit finira. Ce préambule rappela à Don Quijote le conte de Sancho, où , faute d'avoir exactement compté le nombre des chèvres qui avaient passé la rivière, Tbistoire finit. Je vous donne cet avis , ajouta ^ ]fi chevalier du Bois, parceque je voudrais achever en peu de temps le récit de mes dis|;râce§ ; les rappeler à ma mémoire ne fait que les accroître; et, moins vous me ferez de questions, plus tôt j'aurai fiui;je n'omettrai pourtantrien d'important pour vous satisfaire. Don Quijote , au nom de tous, promit le silence. Avec cette assurance', l'infortuné conunença de cette manière ; Mon nom est Gardenio; ma patrie, une des principales villes de TAndalousie, ma race noble, ma famille riche, mes malheurs si grands que mes parents ont dû les pleurer sans que leur richesse ait pu y apporter remède; les dons de la fortune sont impuissants contre les revers que le ciel nous envoie. Dans la même ville demeurait un être céleste i, objet de tous mes désirs et de mes affections , Lucinde , fille noble et riche autant que moi , mais qui n'a pas eu assez de fermeté pour répondre à la sincérité de mes sentiments. J'aimai, j'adorai Lucinde dès mes plus tendres années , et Lucinde m'aima avec la firanchise et la simplicité de son âge. Nos^ parents connaissaient notre inclination mutuelle , et ne s'en inquiétèrent point : ils voyaient bien qu'avec le temps elle ne pouvait amener qu'une union convenable à tous deux par l'égalité de biens et de naissance. L'âge crût et Tamour avec lui. Le père de Lucinde se crut alors obligé de m'interdire l'entrée de sa maison, imitant en cela les parents

* f7wa en esta miitma (terra un cielo.

Page 1